Le Fantôme du Souvenir

Tome 10 de L'Épée de Vérité

1er chapitre

La lecture de ce premier chapitre peut vous révéler des éléments importants sur l'intrigue des précédents tomes.

Réfugiée dans les ombres, Kahlan regardait la messagère du mal frapper à la porte. Recroquevillé sous l'auvent, elle espérait que personne ne viendrait ouvrir. Bien sûr, passer la nuit au sec aurait été agréable, mais ça ne justifiait pas que de braves gens voient leur vie bouleversée. Héla, en cette matière comme pour le reste, Kahlan n'avait pas son mot à dire.

Filtrant des deux petites fenêtres qui flanquaient la porte, la lumière d'une unique lanterne projetait de pâles reflets sur le plancher détrempé du porche. Au-dessus de la tête de Kahlan, l'enseigne accrochée à deux anneaux de fer grinçait sinistrement sous les assauts répétés du vent. Dans la pénombre, on distinguait sur cette enseigne la silhouette d'un cheval blanc. Et même s'il faisait trop noir pour déchiffrer l'inscription, Kahlan avait assez entendu parler de l'établissement - ces derniers jours, les trois femmes qu'elle était forcée de suivre n'avaient pas eu d'autres sujets de conversation - pour savoir qu'il se nommait l'Auberge du Cheval Blanc.

A l'odeur de fumier et de paille humide qui planait dans l'air, il semblait probable qu'un des grands bâtiments adjacents fût une écurie. Sous la lumière fragmentée des éclairs, on apercevait seulement la silhouette massive mais courtaude de ces édifices. Malgré le vacarme du tonner et le martèlement de la pluie sur les toits, le village entier semblait dormir paisiblement. Par une nuit pareille, il n'y avait sûrement pas d'endroit plus agréable et plus sûr qu'un bon lit douillet, sous une épaisse couche de couvertures.

Lorsque sœur Ulicia frappa une deuxième fois, un peu plus fort, pour couvrir le raffut des intempéries, un cheval hennit quelque part dans le lointain.

Si elle désirait qu'on lui réponde, Ulicia évitait cependant de tambouriner agressivement à la porte. Une retenue étonnante chez une femme encline à ne pas réfréner ses impulsions. Bien qu'elle ne fût pas dans le "secret des dieux", Kahlan supposait que cette relative délicatesse avait un lien avec la nature de ce lieu. Cela dit, ça pouvait simplement être une manifestation du caractère changeant de la sœur. Comme la foudre, Ulicia, à la fois dangereuse et imprévisible, frappait rarement là où on l'attendait. On ne pouvait jamais savoir quand elle exploserait, et elle n'avait pas besoin de raisons précises pour se déchaîner.

Ce soir, les deux autres sœurs ne semblaient pas dans de meilleures dispositions que leur compagne. Cela posé, pelles aussi faisaient de notables efforts pour se contenir. Bientôt, on pouvait le supposer, elles seraient satisfaites et célébreraient discrètement les retrouvailles imminentes...

Une série d'éclairs illumina assez la rue pour révéler les deux rangées de bâtiments serrés les uns contre les autres qui la bordaient des deux côtes. Répercuté par les montagnes environnantes, le tonnerre était assourdissant et le sol tremblait sous les pieds des quatre voyageuses.

Kahlan aurait donné cher pour qu'un orage psychique - avec des explosions de lumière capable de déchirer jusqu'aux ombres les plus épaisses - détruise le voile obscur qui enveloppait son passé, lui révélant enfin la vérité sur son identité et la raison de sa présence en ce monde.

Au moins, elle savait une ou deux choses sur elle-même. Primo, elle désirait plus que tout être libérée des maudites sœurs. Secondo, elle aurait donné n'importe quoi pour savoir ce qu'était sa véritable vie et recommencer à la mener. A l'évidence, des gens et des évènements avaient contribué à faire d'elle une personne bien particulière. Hélas, elle les avait oubliés, et rien, malgré ses efforts, ne les ramenait à sa mémoire.

L'horrible jour où elle avait volé les boîtes d'Orden pour les sœurs, elle s'était promis de découvrir tôt ou tard la vérité à son sujet - et recouvrer sa liberté.

Quand Sœur Ulicia eu frappé une troisième fois, on lui répondit enfin.

- J'ai entendu... marmonna une voix masculine. Laissez-moi le temps d'arriver, je vous prie !

Si contrarié qu'il fût d'avoir été réveillé en pleine nuit, l'aubergiste s'efforçait de ne pas prendre à rebrousse-poil d'éventuels clients. Une marque de professionnalisme toute à son honneur.

Ulicia foudroya Kahlan du regard.

- Tu sais que nous avons des choses à faire ici, dit-elle en levant un index menaçant. Ne t'avise pas de nous mettre des bâtons dans les roues, si tu ne veux pas être punie comme la dernière fois ?

Ce souvenir fit frissonner la prisonnière.

- C'est compris, sœur Ulicia...

- J'espère que Tovi nous aura retenue une chambre, gémit Cecilia. Je n'ai aucune envie de m'entendre dire que l'auberge est complète.

- Nous trouverons une chambre, déclara Armina, avec une assurance tranquille.

L'éternel pessimisme de Cecila lui déplaisait au plus haut point et elle n'en faisait pas mystère.

Alors que Cecilia était déjà blanchie sous le harnais, Armina devait être presque aussi jeune (et séduisante) qu'Uilicia. Mais pour Kahlan, l'apparence des trois femmes n'avait aucune importance, car c'était leur nature profonde qui importait. Et de ce point de vue-là, ces vipères se ressemblaient comme deux gouttes d'eau.

- D'une manière ou d'une autre, lâcha Ulicia, un regard mauvais rivée sur la porte, il y aura de la place pour nous.

Un roulement de tonnerre encore plus fort que les autres ponctua cette déclaration.

La porte s'entrebâilla, révélant le visage d'un homme qui devait être occupé à finir de boutonner sa braguette. Tournant la tête pour prendre la mesure de ses visiteuses nocturnes, il dut les juger inoffensives, car il ouvrit le battant en grand et les invita à rentrer.

- Allons, venez toutes au sec ! lança-t-il.

- Que se passe-t-il ? demanda la femme qui descendait les marches au fond de la salle, une lanterne à la main.

De l'autre, elle remontait l'ourlet de sa chemise de nuit, histoire de ne pas s'emmêler les pieds dedans.

- Quatre voyageuses perdues sous un orage en pleine nuit, annonça l'homme.

A son ton, il n'éprouvait guère de respect pour ce genre de comportement.

Kahlan en resta pétrifiée. L'aubergiste venait de dire "quatre voyageuses".

Il avait vu quatre femmes, et il s'en était souvenu assez longtemps pour le dire à sa compagne. Si loin que remontent les souvenirs de Kahlan, un tel évènement ne s'était jamais produit. A part ses maîtresses, les quatre Sœur de l'Obscurité - Ulicia, Armina, Cecilia et Tovi, celle qui les attendait ici - personne ne se rappelait son existence plus d'une demi-seconde.

Cecilia poussa distraitement la prisonnière devant elle. Apparemment, elle n'avait pas relevé la remarque stupéfiante de l'aubergiste.

- Eh bien, par tous les dieux ! Fais entrer ces malheureuses, Orlan ! s'écria la femme. Ce n'est pas un temps à mettre un chien dehors !

De fait, il pleuvait de plus en plus fort. Avec une moue désapprobatrice, Orlan referma la porte et remit en place la lourde barre de fer qui la verrouillait.

Levant sa lanterne, son épouse observa attentivement les clientes imprévues. Un instant, l'air perplexe, elle faillit dire quelque chose, mais elle parut avoir instantanément oublié les mots qu'elle voulait prononcer.

Pour avoir été cent fois témoin de ce phénomène, Kahlan comprit que la femme d'Orlan aurait juré sous la torture qu'il y avait seulement trois clientes. Nul ne pouvait se souvenir assez longtemps de la prisonnière pour mentionner son existence. A croire qu'elle était invisible...

Abusé par les éclairs et la pénombre, Orlan avait cru voir quatre femmes, et l'annonce faite à sa femme était simplement la conséquence de cette illusion d'optique...

- Venez donc vous sécher et vous réchauffer, dit la patronne de l'auberge avec un sourire plein de compassion. (Prenant le bras d'Ulicia, elle l'entraîna vers la petite salle commune.) Et bienvenue à l'Auberge du Cheval Blanc !

Après avoir soigneusement inspecté les lieux, les deux autres sœurs retirèrent leurs manteaux, les secouèrent brièvement et les jetèrent sur un des bancs qui flanquaient les deux petites tables d'hôte.

Près de l'escalier, au fond de la salle, Kahlan nota la présence d'une ouverture obscure. Une cheminée en pierre plate occupait la majeure partie du mur de droite, et une délicieuse odeur de ragoût montait du chaudron accroché à un trépied au-dessus des braises.

- Vous êtes trempées comme des soupes, dit la patronne de l'établissement. Vous devez vous sentir affreusement mal. Orlan, attise donc le feu, que nos trois bonnes dames se réchauffent un peu.
Du coin de l'oeil, Kahlan vit qu'une fillette de onze ou douze ans venait de descendre quelques marches - juste ce qu'il fallait pour jeter un coup d'oeil dans la salle commune sans se faire remarquer. Sur le devant sa longue chemise de nuit blanche, on avait brodé en fil marron l'élégante silhouette d'un poney. Comble du raffinement, deux touffes de fil noir figuraient la crinière et la queue de l'équidé.

S'asseyant sur une marche, la gamine contempla les nouvelles clientes avec un sourire qui dévoila une dentition un peu trop développée pour son petit visage. Mais les choses s'arrangeraient quand elle aurait un peu grandi, comme souvent...

Apparemment, l'arrivée de voyageuses en pleine nuit était une aventure, à l'Auberge du Cheval Blanc. Croisant les doigts, Kahlan espéra qu'on en resterait là en matière d'aventure pour ce soir...

Avec les mouvements patauds d'un ours - un animal dont il avait grosso modo la carrure -, Orlan s'agenouilla devant la cheminée et y ajouta du bois. Dans ses énormes battoires, les bûchettes auraient facilement pu passer pour des brindilles...

- Quelle mouche vous a piquées, mes dames ? demanda-t-il en jetant un coup d'oeil par-dessus son épaule. Pour voyager de nuit par un temps pareil, il faut ne pas avoir toute sa tête !

- Nous étions pressées de retrouver une amie, répondit Ulicia avec un sourire glacial. Elle se nomme Tovi, et elle devrait nous attendre ici...

Orlan se redressa péniblement.

- Par des temps si troublés, dit-il, les clients ont tendance à une prudente discrétion. La plupart ne nous donnent par leur nom. D'ailleurs il ne me semble pas avoir entendu les vôtres...

- Orlan, ce sont des clientes ! coupa la patronne, fort mécontente. De gentes dames fatiguées et probablement affamées. Je m'appelle Emmy, pour vous servir. Avec mon mari Orlan, nous tenons l'auberge depuis la mort de ses parents, il y a des années... (Elle alla prendre trois bols en bois sur une étagère.) Une bonne portion de ragoût vous réconfortera, mes dames. Orlan, va préparer du thé pour nos invitées !

En passant, l'aubergiste désigna les bols que tenait sa femme.

- Il t'en manque un... marmona-t-il.

- Dormirais-tu debout ? Lança Emmy. J'en ai pris trois, mon cher...

- Oui, et il t'en faut un de plus, insista Orlan en s'emparant de quatre chopes sur une autre étagère.

Kahlan en eut le souffle coupé. Quelque chose n'allait pas du tout... Les yeux rivés sur l'aubergiste, Cecilia et Armina en étaient pétrifiées de surprise. De toute évidence, l'importance du dialogue entre Emmy et Orlan ne leur avait pas échappé.

Sur sa marche, la fillette se penchait en avant, les yeux écarquillés, pour essayer de voir de quoi parlaient ses parents.

- Ulicia, souffla Armina en tirant sur la manche de sa compagne, il voit...

Ulicia fit signe à sa complice de se taire, puis elle se tourna vers Orlan.

- Vous faires erreur, mon brave, dit-elle, nous ne sommes que trois...

En même temps, du bout de sa terrible canne, elle poussa Kahlan dans les ombres, comme si cela pouvait suffire à la rendre invisible.

Kahlan ne voulait pas être exilée dans l'obscurité. Pour une fois que quelqu'un la voyait, elle entendait rester en pleine lumière.

Ce qui lui avait toujours semblé un rêve venait de se réaliser. Quelqu'un la voyait ! Et les trois sœurs en paraissaient plus que mécontentes.

Le front plissé, Orlan leva la main qui ne tenait pas les chopes et désigna les clientes présentes dans la salle commune.

- Une, deux, trois, compta-t-il, et quatre. Je ne suis pas fou ! Vous désirez toutes du thé ?

Kahlan n'en crut pas ses oreilles. Cet homme la voyait et il se souvenait d'elle. Un évènement fabuleux !

Traduit par Jean Claude Mallé - © Bragelonne