Le Sang de la Déchirure

Tome 3 de L'Épée de Vérité

1er chapitre

La lecture de ce premier chapitre peut vous révéler des éléments importants sur l'intrigue des précédents tomes.


A la même seconde, les six femmes se réveillèrent en hurlant de douleur. Dans la petite cabine des officiers, où régnait une obscurité totale, soeur Ulicia entendit ses compagnes lutter pour reprendre leur souffle. Elle tenta de déglutir, soucieuse de réguler sa propre respiration, et fit la grimace quand sa gorge la brûla atrocement. Si ses paupières étaient humides, ses lèvres lui parurent tellement sèches qu'elle dut les humecter, affolée à l'idée qu'elles se craquellent et saignent.

Un homme tapait à la porte, ses cris atteignant les oreilles de la soeur comme un bourdonnement étouffé. Elle ne tenta pas de se concentrer pour comprendre ce qu'il beuglait, car cela n'avait aucune importance.

Une main tendue vers le centre de la cabine, Ulicia laissa jaillir de son Han - l'essence même de la vie et de l'esprit - une onde de chaleur qui s'infiltra dans la lampe à huile qu'elle savait accrochée à une poutre. La mèche s'enflamma et lâcha une volute de suie qui ondula au gré du mouvement de balancier imprimé à la lampe par le roulis.

Entièrement nues - comme Ulicia - les autres femmes s'assirent sur leurs couchettes, fascinées par la pâle lumière jaune qui dansait devant leurs yeux. On eût dit qu'elles cherchaient dans cette lueur le salut... ou l'assurance d'être toujours vivantes en un monde où la lumière existait encore.

A la vue de la flamme, une larme roula sur la joue d'Ulicia. Cette obscurité l'avait étouffée, comme si on lui avait jeté sur la poitrine une tonne de terreau gras et humide.

La literie était imbibée de sa sueur glaciale. Ici, tout était en permanence mouillé dans l'air saturé d'iode. Sans parler des trombes d'eau qui s'écrasaient régulièrement sur le pont et s'infiltraient à travers les planches. Depuis combien de temps Ulicia n'avait-elle plus senti contre sa peau le contact d'un vêtement ou d'un drap sec ? Une éternité, lui semblait-il...

La soeur détestait ce navire, avec son éternelle moiteur, sa puanteur et le maudit tangage qui lui retournait l'estomac. Ravalant une belle montée de bile, elle se consola en pensant qu'il fallait au moins être vivant pour haïr les être ou les choses. Et avoir survécu était un coup de chance...

Ulicia se frotta les yeux et tendit la main. Comme elle s'en doutait, ses doigts étaient poisseux de sang. Stimulés par son courage, certaines de ses compagnes l'imitèrent. Toutes avaient les paupières, les arcades sourcilières et les joues zébrées de griffures. La punition pour avoir essayé de s'ouvrir les yeux avec les ongles ! Une vaine tentative d'échapper au piège du sommeil, loin d'un rêve qui n'en était pas un.

Ulicia lutta pour s'éclaircir les idées. Il devait s'agir d'un cauchemar. Elle détourna les yeux de la flamme et regarda ses compagnes. Assise en face d'Ulicia, sur la couchette du bas, soeur Tovi, une veille femme grassouillette au visage ridé, affichait une expression résolument morose. Sur la couchette d'à côté, ses cheveux gris bouclé en bataille, soeur Cecilia, d'habitude si soignée et souriante, était verdâtre de peur. Ulicia se pencha un peu pour jeter un coup d'oeil au-dessus d'elle. Recroquevillée sur la couchette du haut, soeur Armina, bien moins âgée que Tovi et Cecilia - et encore très séduisante, comme Ulicia, d'un rien son aînée - ressemblait à une momie. D'une main tremblante, elle aussi essuya le sang qui lui empoissait les paupières.

Au-dessus de Tovi et de Cecilia, les deux plus jeunes soeurs, imbue d'elles-mêmes comme il convient à des parangons de beauté, n'étaient pas plus vaillantes que les autres. Les joues lacérées, Nicci paraissait infiniment plus vieille avec ses cheveux blonds collés sur son crâne par la sueur et le sang. Ses superbes mèches noires emmêlées, Merissa serrait convulsivement une couverture sur sa poitrine nue. Pas par pudeur, mais parce qu'elle frissonnait de terreur.

Leurs aînées maniaient en expertes un pouvoir aux angles arrondis entre le marteau et l'enclume de l'expérience. Détentrices d'une puissance aussi rare que sombre, Nicci et Merissa faisaient montre d'une subtilité innée qu'aucune expérience au monde ne saurait conférer. Remarquablement rusées pour leur âge, elles ne se laissaient jamais abuser par les manières de grand-mère poule de Cecilia ou de Tovi. Malgré leur jeunesse triomphante et leur confiance sans limite, elles savaient que leurs quatre compagnes - en particuliers Ulicia - les tailleraient sans mal en pièces si l'envie leur en prenait.

Etrangement, cela ne diminuait en rien leur importance. A leur façon, elles comptaient parmi les femmes les plus extraordinaires qui aient jamais arpenté le monde. Et le Gardien les avaient choisies à cause de leur insatiable désir de domination.

Les voir dans un tel état accablait Ulicia. Mais le pire restait la terreur de Merissa, la soeur la plus impassible, dépourvue d'émotions et impitoyable qu'elle eût connue. Un être au coeur de glace noire...

En cent soixante-dix ans, Merissa n'avait pas versé l'ombre d'une larme. Et voilà qu'elle sanglotait comme un enfant !

Tout bien pesé, Ulicia fut revigorée par l'abjecte faiblesse de ses compagnes. A vrai dire, c'était même un spectacle satisfaisant. Elle les commandait, et se montrait logiquement plus forte qu'elles...

L'homme continuait de tambouriner à la porte, résolu à savoir ce qui se passait. Pourquoi les passagères avaient-elles crié ?

- Fichez-nous la paix ! lança Ulicia, ravie de trouver un exutoire à sa colère. Si nous avons besoin de vous, nous vous appellerons !

Le marin battit en retraite dans la coursive en marmonnant des imprécations très vite inaudibles. Dans le silence revenu - à quelques craquements de bois près, car le navire essuyait du gros temps - les sanglots de Merissa résonnaient comme un tocsin.

- Arrête de pleurnicher ! cracha Ulicia.

- Ça n'a jamais été ainsi, se défendit Merissa. (Tovi et Cecilia approuvèrent d'un hochement de tête.) Je lui ai obéi en tout. Pourquoi nous a-t-il fait ça ? Je n'ai pas failli à mon devoir.

- Si c'était le cas, tu serais au même endroit que Liliana. Et nous aussi.

- Tu as également vu Liliana ? demanda Armina. Elle était...

- Je l'ai vue, coupa Ulicia, son ton égal dissimulant une indicible terreur.

- Liliana avait déçu le maître, rappela Nicci en écartant de son front une mèche de cheveux blonds tâchés de sang.

- Elle paye le prix de son échec, lâcha Merissa, l'angoisse presque disparue de ses yeux. Pour l'éternité ! (A l'évidence, le coeur de glace noire battait de nouveau fièrement dans sa poitrine et la haine, dans son regard, remplaçait la terreur.) Elle a ignoré vos ordres et ceux du Gardien, soeur Ulicia. C'est elle qui a saboté nos plans. Tout est de sa faute.

La stricte vérité. Sans Liliana, les six femmes n'auraient pas été coincées dans ce fichu rafiot. Au souvenir de l'arrogance de cette idiote, Ulicia s'empourpra. Désireuse de récolter toute la gloire, Liliana avait mérité son sort. Pourtant, en repensant à ses tourments, dont elle avait été témoin, Ulicia ne put s'empêcher de déglutir péniblement. Cette fois, elle ne remarqua même pas qu'elle avait la gorge en feu...

- Que devons-nous faire ? demanda Cecilia avec un sourire d'enfant punie. Faut-il obéir à cet... homme ?

Du revers de la main, Ulicia essuya son front ruisselant de sueur. Si ce qu'elle avait vu était vrai, elles ne pouvaient pas s'offrir le luxe d'hésiter Mais il restait possible qu'il se soit agi d'un cauchemar. Jusque-là, à part le Gardien, personne ne lui était jamais apparu dans le rêve qui n'en était pas un. Un cauchemar, oui, c'était sûrement ça...

Au pied de la couchette, un énorme cafard pataugeait dans le pot de chambre. Bien que fascinée par ses évolutions, Ulicia releva soudain les yeux.

- Un homme ? Tu n'as pas vu le Gardien ?

- Non, répondit Cecilia. C'était Jagang.

Tovi porta sa main gauche à ses lèvres pour embraser son annulaire - un geste censé attirer la protection du Créateur. Et une habitude acquise dès son premier jour de noviciat... Les six femmes avaient appris à se "signer" ainsi tous les matins, dès le lever, et chaque fois qu'elles étaient en difficulté. Comme les autres, Tovi avait dû répéter ce rituel des milliers de fois sans y penser. Toute Soeur de la Lumière étant fiancée au Créateur - et soumise à sa volonté - c'était une façon de renouveler quotidiennement son engagement.

Pour des traîtresses comme les six femmes, ce rituel risque d'avoir des conséquences... surprenantes. Selon certaines superstitions, la mort punissait toute servante du Gardien qui se laissait aller à y sacrifier spontanément. Prudentes, les Soeurs de l'Obscurité s'en abstenaient aussi souvent que possible. S'il semblait douteux que la colère d Créateur s'abatte sur elles en cas de "transgression", celle du Gardien ne les épargnerait sûrement pas.

Prenant conscience de son inconséquence, Tovi éloigna vivement sa main de ses lèvres.

- Vous avez toutes vu Jagang ? demanda Ulicia. (Les cinq soeurs acquiescèrent. Ce n'était pas une bonne nouvelle, mais il restait une étincelle d'espoir...) Bien, l'empereur vous est apparu. Cela ne signifie rien... Tovi, a-t-il dit quelque chose ?

La vieille femme saisit sa couverture et se la remonta jusqu'au menton.

- Nous étions toutes assises en demi-cercle, nues, comme toujours quand le Gardien exige de nous voir. Mais Jagang est venu à sa place.

Au-dessus d'Ulicia, Armina ne put étouffer un sanglot.

- Silence ! Tovi, cesse de trembler et répète-moi les paroles de l'empereur.

- Il a dit que nos âmes lui appartenaient, fit Tovi en baissant les yeux. Nous sommes devenues ses marionnettes, et nous devons répondre sur-le-champ à sa convocation. Sinon, a-t-il ajouté, le sort de Liliana nous paraîtra enviable. Car le faire attendre est un crime... (Elle leva sur Ulicia ses yeux pleins de larmes.) Ensuite, il m'a donné un avant-goût de c que je subirai s'il m'arrivait de lui déplaire.

Glacée jusqu'aux os, Ulicia s'aperçut qu'elle aussi avait remonté sa couverture au ras du cou. Mobilisant s volonté, elle la repose sur ses genoux.

- Armina, tu as fait la même expérience ?

- Oui

- Et toi, Cecilia ?

- Oui...

Ulicia regarda ses deux jeunes compagnes, en face d'elle, qui avaient déjà réussi - un exploit ! - à reprendre leur contenance coutumière.

- Avez-vous entendu le même discours ?

- Oui, répondit simplement Nicci.

- Au mot près, confirma Merissa avec un calme souverain. Et c'est à Liliana que nous devons ça !

- Si le Gardien est mécontent de nous, avança Cecilia, il nous a peut-être provisoirement offertes à l'empereur. Une sorte d'épreuve, avant de regagner ses faveurs...

- J'ai juré de servir le Gardien, dit Merissa, le dos bien droit et le regard glacial. S'il faut lécher les pieds de cette brute de Jagang pour satisfaire le maître, je le ferai sans hésiter.

Dans le rêve qui n'en était pas un, un peu avant de s'en aller, l'empereur avait ordonné à Merissa de se lever. Tendant la main, il lui avait serré un sein si fort qu'elle en avait vacillé sur ses jambes. Un coup d'oeil sur le mamelon droit tuméfié de la soeur confirma à Ulicia qu'il ne s'était pas agi d'un cauchemar.

- Si nous le faisons attendre, dit Merissa sans daigner couvrir sa nudité, il a promis que nous le regretterions...

Ulicia avait aussi entendu ça. Pendant toute la scène, Jagang avait été méprisant vis-à-vis du Gardien. Comment avait-il pu prendre la place du maître dans le rêve qui n'en était pas un ? Au fond, la réponse importait peu ! Jagang avait réussi, elles pouvaient en témoigner, et il n'était plus question de "cauchemar".

La petite étincelle d'espoir mourut. Ulicia aussi avait eu un avant-goût de la punition qui les attendait en cas de désobéissance. Le sang, sur ses yeux, attestaient e son désir d'échapper à cette cruelle leçon...

Tout ça était vraiment arrivé, et elles n'avaient pas le choix...

Ulicia sentit une sueur glacée dégouliner entre ses seins. Il importait de se presser ! Le moindre retard, et...

Elle se leva d'un bond.

- Ce bateau doit faire demi-tour ! cria-t-elle en ouvrant la porte de la cabine. Demi-tour, vous dis-je !

La coursive était déserte. Sans cesser de crier, Ulicia s'engagea dans l'escalier. Les autres soeurs la suivirent, frappant frénétiquement à toues les cabines. Quelles idiotes ! Seul le timonier pouvait faire changer de cap à un bateau, et elles ne le trouveraient pas là.

Ouvrant la porte, la soeur sortit sur le pont. A la lumière de l'aube, sous un ciel plombé, le navire luttait contre une tempête. Alors qu'il chevauchait la crête d'une vague dans une gerbe d'écume, il bascula de l'autre côté, comme s'il plongeait dans un puit d'obscurité. Déséquilibrés, les cinq compagnes d'Ulicia déboulèrent plus vite que prévu sur le pont battu par les embruns.

- Demi-tour ! cria Ulicia à quelques marins éberlués.

Eructant des imprécations, elle courut vers la poupe. Les autres soeurs sur les talons, elle approcha de la barre. Le timonier, emmitouflé dans son manteau, sondait la mer. La lumière d'une lampe filtrait du compartiment ouvert à ses pieds, où quatre colosses luttaient pour maîtriser le gouvernail.

Des marins se rassemblèrent autour du timonier barbu et regardèrent les six femmes, bouche bée.

- Quelle mouche vous pique, tas de crétins ? cria Ulicia dès qu'elle eut repris son souffle. Seriez-vous sourds ? Je vous ai ordonné de faire demi-tour !

Soudain, la soeur comprit ce qui se passait. Six femmes nues, en pleine tempête, sur le pont d'un bateau...

Royale comme si elle était vêtue d'un manteau d'hermine, Merissa vint se placer à côté d'Ulicia.

- Eh bien, fit un matelot en lorgnant les appas de la jeune soeur, on dirait que ces dames ont envie de s'amuser un peu.

Superbement hautaine, Merissa foudroya le mufle du regard.

- Mon corps est à moi, et personne n'a le droit de le lorgner sans mon autorisation. Détourne immédiatement le regard, si tu tiens à garder les yeux dans leurs orbites !

Si l'homme avait eu le don et une maîtrise égale à celle d'Ulicia, il aurait senti l'air crépiter de pouvoir autour de Merissa. Pour ces rustres, elles étaient de nobles et riches dames embarquées dans un étrange voyage. Aucun marin ne connaissait leur véritable identité. Y compris le capitaine Blake, qui les prenait pour des Soeurs de la Lumière - une information qu'Ulicia lui avait ordonné de garder pour lui.

- Ne joue pas les vertus offensées, ma poule, répondit le type avec un sourire lubrique. Sans avoir une idée derrière la tête, vous ne vous exhiberiez pas comme ça devant nous.

L'air grésilla autour de Merissa. Aussitôt, une fleur de sang s'épanouit sur l'entrejambe du pantalon de l'homme. Criant de douleur, il dégaina son coutelas, brailla qu'il allait se venger, et avança.

- Vermine puante, susurra Merissa avec un sourire dédaigneux, laisse-moi te confier aux bons soins de mon maître...

Comme un melon pourri martelé de coups de bâtons, la tête de l'homme explosa. La violence de l'impact magique le faisant basculer par-dessus le bastingage, il glissa le long de la coque, y laissa une traînée de sang, et disparut instantanément dans les eaux noires.

Les autres marins, une demi-douzaine, en restèrent pétrifiés.

- Si vous voulez garder vos yeux, siffla Merissa, admirez vos chaussures paraît une idée judicieuse.

Les matelots acquiescèrent, trop révulsées pour parler. Involontairement, l'un d'eux laissa courir son regard le long du corps de la Soeur de l'Obscurité. Comme beaucoup trop d'hommes, la seule existence de l'interdit l'incitait à le braver. Terrifié, il balbutia des excuses. Trop tard. Une décharge de pouvoir aussi tranchant qu'une hache de guerre lui fit sauter le haut du crâne au niveau des yeux. Comme son malheureux collègue, il bascula par-dessus le bastingage et tomba à la mer.

- Merissa, souffla Ulicia, je crois que ça suffit... Ces hommes auront retenu la leçon.

Entourée d'un halo de Han, les yeux plus froids que jamais, la jeune soeur se tourna vers sa compagne.

- Je ne permettrai plus que ces porcs nous reluquent !

- Nous avons besoin d'eux pour naviguer... et nous sommes pressées, au cas où tu l'aurais oublié.

Merissa toisa les marins comme s'ils étaient des cafards grouillant à portée de ses talons.

- Bien sûr, ma soeur... Nous devons rentrer chez nous le plus vite possible.

Sentant un regard peser sur sa nuque, Ulicia se retourna et vit le capitaine Blake, debout derrière elles, pétrifié d'horreur.

- Capitaine, ce bateau doit faire demi-tour !

- Vous voulez rebrousser chemin ? (L'homme se passa la langue sur les lèvres, soudain très sèches.) Pourquoi ?

- Blake, vous avez reçu une fortune pour nous conduire à bon port. Ne vous ai-je pas dit que les questions étaient exclues du contrat ? Et que je vous écorcherais vif si vous violez cette règle ? Défiez-moi, et vous verrez que je ne suis pas aussi clémente que Merissa. Quand je tue, l'agonie est lente et douloureuse... A présent, virez de bord !

Blake ne se le fit pas dire deux fois.

- On vire de bord, tas de feignants ! lança-t-il à se marins. (Il se tourna vers le timonier.) Maître Dempsey, supervisez la manoeuvre. (L'homme ne bougea pas, sonné par les derniers évènements.) Au travail, Dempsey ! Et vite !

Blake enleva son bicorne miteux et s'inclina devant Ulicia, attentif à la regarder dans les yeux... et surtout pas ailleurs.

- A vos ordres, ma soeur... Nous contournerons la grande barrière et mettrons le cap sur l'Ancien Monde.

- Pas question de contourner, capitaine. Nous n'avons pas de temps à perdre.

- Impossible ! s'écria Blake, si troublé qu'il serra les poings et écrabouilla son bicorne. On ne peut pas traverser la barrière !

- Elle n'existe plus, dit Ulicia. Aucun obstacle ne nous ralentira. Calculez un cap direct, et en avant toute !

- La grande barrière aurait disparu ? Une curieuse nouvelle... D'ailleurs, comment le savez-vous ?

- Encore des questions, petit homme ?

- Je... je n'oserais pas, ma soeur. Si vous dites que la barrière n'existe plus, je vous crois sur parole. Et tant pis si j'ignore comment c'est arrivé ! Au fond, qui suis-je pour vous le demander ? Allons-y pour un cap direct ! (Le capitaine remit son bicorne froissé.) A tribord toute, maître Dempsey !

Le timonier baissa les yeux sur les marins qui maniaient le gouvernail.

- Vous êtes sûr, capitaine ?

- Ne discutez pas mes ordres, ou vous rentrerez à la nage !

- Compris, chef ! Marins, parés à la manoeuvre ! Et n'économisez pas l'huile de coude ! Tous aux agrès !

- Les Soeurs de la Lumière ont des yeux derrière la tête, lança Ulicia, assez fort pour que tous l'entendent. Ne laissez pas traîner les vôtres où il ne faut pas, si vous tenez à la vie.

Avant de se mettre à l'ouvrage, les matelots acquiescèrent nerveusement.

Dès que les soeurs furent de retour dans leur minuscule cabine, Tovi, qui tremblait de froid, s'emmitoufla dans sa couverture.

- Il y a beau temps que de jeunes gaillards ne m'avaient plus reluquée comme ça..., soupira-t-elle. (Elle se tourna vers Nicci et Merissa.) Profitez de l'admiration des hommes tant que vous la méritez encore.

- Ce n'était pas toi qu'ils regardaient, lâcha Merissa en sortant son chemisier d'un coffre de bois rangé au fond de la cabine.

- Nous le savons, ma soeur, fit Cecilia avec un sourire maternel. Tovi voulait souligner que nous vieillirons comme tout le monde, maintenant que le sortilège du Palais des Prophètes ne nous protège plus. Vous aurez beaucoup moins de temps que nous pour profiter de votre jeunesse.

- Quand nous aurons regagné notre place à la droite du maître, fit Merissa, il me laissera conserver ma beauté.

- Et moi j'aimerai qu'il me la rende, souffla Tovi, une lueur mauvaise brillant dans ses yeux d'habitude si bienveillants.

- Tout ça, c'est de la faute de Liliana, dit Armina en se laissant tomber sur une couchette. Sans elle, nous n'aurions pas été contraintes de quitter le palais. Le gardien ne nous aurait pas livrées à Jagang, et il nous comblerait toujours de ses faveurs.

En silence, les six soeurs allèrent récupérer leurs vêtements dans le coffre. Un étrange ballet, dans une pièce aussi exiguë où éviter de se donner des coups de coude était un petit exploit.

- Je suis prête à tout pour rentrer dans les grâces du maître, dit Merissa en s'habillant. (Elle jeta un regard noir à Tovi.) En récompense, comme promis, je conserverai ma jeunesse.

- Nous voulons toute la même chose, ma soeur, fit Cecilia en glissant un bras dans la manche de sa tunique marron. Hélas, pour l'instant, le Gardien entend que nous servions Jagang...

- Est-ce vraiment sa volonté ? demanda Ulicia.

- Sinon, pourquoi nous aurait-il livrées à lui ? répliqua Merissa en cherchant sa robe pourpre dans le coffre.

- Livrées ? répéta Ulicia. Voilà ce que tu crois ? Moi, je pense que c'est plus compliqué que ça. L'empereur Jagang a agi de sa propre volonté.

- Il aurait défié le Gardien ? demande Nicci. Pour satisfaire ses ambitions ?

L'oreille tendue, les quatre autre soeurs cessèrent de s'habiller.

- Réfléchis un peu, fit Ulicia en tapotant d'un index le crâne de sa jeune compagne. Dans le rêve qui n'en est pas un, le Gardien n'est pas venu à nous. C'est la première fois que ça arrive. Si le maître voulait nous punir en nous livrant à Jagang, n'aurait-il pas tenu à nous le dire lui-même ? Et à nous manifester son mécontentement ? Cette façon d'agir ne lui ressemble pas. C'est Jagang qui tire les ficelles !

- Mais c'est Liliana qui nous a fourrées dans ce pétrin, fit Armina en sortant du coffre sa robe bleue un ton plus clair que celle d'Ulicia, mais beaucoup moins sophistiquée.

- Tu en es sûre ? demanda Ulicia avec un petit sourire. Liliana était ambitieuse, c'est vrai. Le Gardien a dû vouloir en tirer parti, et elle l'a déçu. Elle n'est pas responsable de nos malheurs.

- Bien sûr..., fit Nicci en finissant de nouer le corset de sa robe noire. C'est le garçon !

- Le garçon ? répéta Ulicia en secouant la tête. Aucun "garçon", comme tu dis, n'aurait pu abattre la barrière et ruiner les plans que nous ourdissons depuis tant d'années. Grâce aux prophéties, nous savons toutes qui il est... (Ulicia dévisagea tour à tour ses compagnes.) Nous sommes dans une position très délicate, mes soeurs. SI nous ne rentrons pas dans les grâces du maître, Jagang nous tuera dès qu'il n'aura plus besoin de nous. Exilées dans le royaume des morts, nous ne serons plus d'aucune utilité au Gardien. Et s'il est furieux contre nous, les sévices de l'empereur ressembleront à des caresses...

Alors que le bateau craquait et gémissait sous les assauts de la tempête, les cinq femmes réfléchirent au petit discours d'Ulicia. Elles retournaient dans l'Ancien Monde pour servir un homme qui n'hésiterait pas à les éliminer dès qu'elles ne lui seraient plus d'aucune utilité. Et s'opposer à Jagang ne leur semblait même pas envisageable...

- Garçon ou pas, lâcha Merissa, c'est lui le responsable. Dire qu'il était à notre merci ! Pourquoi n'avoir pas disposé de lui quand nous le pouvions ?

- Liliana a essayé, avec l'espoir de lui voler son pouvoir, rappela Ulicia. Mais elle a pris trop de risques, et cette fichue épée lui a transpercé le coeur. Il faudrait être plus rusées qu'elle, mes soeurs. Alors, nous aurons le pouvoir du "garçon" et le Gardien se délectera de son âme.

- En attendant, gémit Armina, une larme roulant sur sa joue, n'y a-t-il pas un moyen d'échapper à...

- Tu peux te passer de sommeil ? coupa Ulicia. Tôt ou tard, nous nous endormirons, et Jagang nous remettra la main dessus.

- Pour le moment, nous devons obéir, renchérit Merissa. Mais ça ne nous empêche pas d'utiliser nos cerveaux...

- Tu as raison..., fit Ulicia. Même si Jagang croit nous tenir, nos ne sommes pas nées d'hier. En réfléchissant, et en puisant dans notre expérience, nous serons moins dociles qu'il l'espère.

- C'est vrai, souffla Tovi, le regard brûlant de haine, nous avons vécu très longtemps. Ce ne sera pas le premier sanglier que nous jetterons à terre avant de l'éventrer...

- Etriper des cochons est sans doute amusant, dit Nicci, mais Jagang est l'instrument de notre punition, pas sa cause. Quant à Liliana, cessons de gaspiller notre colère sur elle. Cette idiote a déjà payé ! Nos connaissons toutes le vrai coupable, et c'est lui qui devra subir nos foudres.

- Bien raisonné, ma soeur, approuva Ulicia.

- Je me baignerai dans le sang de ce jeune homme, dit Merissa en massant distraitement son sein droit blessé. Et il sera vivant pour regarder !

- Le Sourcier a attiré le malheur sur nos têtes, renchérit Ulicia. Pour expier ce crime, il perdra son don, sa vie et son âme.


Traduit par Jean Claude Mallé - © Bragelonne