Le Temple des Vents

Tome 4 de L'Épée de Vérité

1er chapitre

La lecture de ce premier chapitre peut vous révéler des éléments importants sur l'intrigue des précédents tomes.


- Laissez-moi le tuer ! insista Cara.

Sur les dalles de marbre, ses grandes enjambées furieuses produisaient un vacarme épouvantable.

- Pas question ! répéta Kahlan.

Les bottes en cuir souple qu'elle portait sous sa longue robe blanche d'Inquisitrice bruissaient à peine tandis qu'elle s'efforçait de suivre le rythme de la Mord-Sith - sans pour autant courir. Une question d'amour propre...

Cara ne dit plus rien, ses yeux bleus rivés sur le bout de l'interminable couloir qu'elles remontaient. Devant elles, une dizaine de soldats d'harans en uniforme de cuir et cotte de mailles traversaient une intersection. Même s'ils ne brandissaient pas leurs armes traditionnelles - des épées très simples ou des haches au tranchant en forme de croissant - ils gardaient les mains près de leurs poignées. Tous les sens aux aguets, ils sondaient la pénombre, entre les colonnes et sous les embrasures de porte. Immergés dans leur concentration, ils gratifièrent la Mère Inquisitrice de hochements de tête à peine polis.

- Le tuer ne suffira pas, dit Kahlan. Il nous faut des réponses...

La Mord-Sith plissa le front, l'air étonné.

- Quand ai-je dit qu'il ne parlerait pas avant de mourir ? Attendez que je me sois occupée de lui, et vous verrez comme il sera volubile. (Cara eut un sourire sans joie.) C'et la définition même du travail d'une Mord-Sith : obtenir des réponses d'un sujet... (Le sourire s'élargit, comme toujours quand elle évoquait ses compétences professionnelles...) avant de l'entende pousser son dernier soupir.

- Cara, soupira Kahlan, combien de fois devrai-je te dire que ce n'est plus ton travail ? Ni ta vie... Aujourd'hui, ton devoir est de protéger Richard.

- C'est pour ça que cet homme mourir ! L'épargner mettrait en danger le seigneur Rahl.

- Tu te trompes ! Pour le bien de Richard, nous découvrirons ce qui se trame, mais pas en utilisant tes méthodes douteuses.

- A vos ordres, Mère Inquisitrice ! lâcha froidement la Mord-Sith, son sourire volatilisé.

Kahlan se demanda comment Cara avait pu changer si vite. Dès que des ennuis se profilaient, une des trois Mord-Sith - au moins - jaillissait de nulle part, miraculeusement vêtue de son uniforme de cuir rouge.

Comme elles le précisaient volontiers, sur cette couleur, le sang ne se voyait pas...

- Tu es sûre que cet homme a dit ça ? Ce sont vraiment ses paroles ?

- Mot pour mot, Mère Inquisitrice. Je vous en prie, permettez-moi de la tuer avant qu'il tente de mettre ses menaces à exécution.

Occupée à ne pas se laisser distancer, Kahlan jugea inutile de gaspiller son souffle en répondant.

- Où est Richard ? demanda-t-elle.

- Vous voulez que j'aille le chercher ?

- Non, mais je désire savoir où le trouver, en cas de problème.

- Parce que selon vous, nous n'en avons pas déjà un ?

- A t'en croire, deux cents soldats pointent leurs armes sur cet homme. Avec autant de haches, d'épées et d'arcs prêts à le tailler en pièces, quel mal peut-il faire ?

- Darken Rahl, mon ancien maître, savait que l'acier ne suffit pas toujours à écarter le danger. C'est pour ça que nous étions toujours à ses côtés, prêtes à agir.

- Ce monstre faisait exécuter des gens sans prendre la peine de savoir s'ils en voulaient à sa vie. Richard n'est pas comme ça, et moi non plus. Quand une menace est réelle, tu sais que je n'hésite pas à l'éliminer. Mais si notre homme est plus puissant qu'il ne le paraît, pourquoi tremble-t-il devant de vulgaires armes ? Pour finir, souviens-toi que les Inquisitrices ne sont pas sans ressources face aux périls insensibles à l'acier...

"Gardons la tête froide, Cara. Quand on exerce le pouvoir, les jugements hâtifs sont dangereux.

- Si vous estimez que l'homme est inoffensif, pourquoi suis-je obligée de courir pour ne pas arriver dix minutes après vous ?

S'avisant qu'elle avait pris un demi pas d'avance sur sa compagne, Kahlan ralentit l'allure.

- Parce qu'il s'agir de la sécurité de Richard, souffle-t-elle.

- Bref, vous êtes aussi inquiète que moi ! triompha Cara.

- Bien entendu ! Mais si cet homme est plus que ce qu'il semble être, le tuer risque d'amorcer un piège mortel.

- Peut-être... Et c'est justement pour ça que les Mord-Sith existent.

- Bon, où est Richard ?

Cara saisit l'extrémité de son gant renforcé d fer, près de sa manche, le remonta au maximum, plia le poing et fit osciller l'Agiel pendu à son poignet par une chaîne d'argent. Cette banale lanière de cuir d'un pied de long et d'un pouce de large était en réalité un instrument de torture. Sa copie conforme pendait autour du cou de Kahlan. Pour elle, il ne s'agissait pas d'une arme, mais d'un cadeau de Richard, symbole de la douleur qu'ils avaient tous deux endurée - et des sacrifices qu'ils avaient consentis.

- Il est derrière le palais, dans un des jardins privés. (Cara lança une main derrière son épaule.) Celui qui se trouve par là... Raina et Berdine l'accompagnent.

Rassurée d'apprendre que les deux Mord-Sith veillait sur son bien-aimé, Kahlan s'autorisa une question plus personnelle.

- C'est lié à la surprise qu'il me prépare ?

- Quelle surprise ?

- Allons, Cara, il t'en a sûrement parlé !

- Bien entendu, puisqu'il ne me cache rien...

- Alors, de quoi s'agit-il ?

- J'ai juré de me taire.

- Si tu me mets dans la confidence, je ne vendrais pas la mèche.

Comme les précédents, le sourire de la Mord-Sith n'exprima aucune joie.

- Le seigneur Rahl a le don de découvrir les choses qu'on préfèrerait lui cacher...

Pour l'avoir vérifié plusieurs fois par elle-même, Kahlan ne contesta pas cette affirmation.

- Dis-moi ce qu'il fait dehors !

- Des choses qu'on ne peut pas faire dedans, éluda Cara, les mâchoires serrées. Vous le connaissez, il adore ça !

D'un coup d'oeil, Kahlan confirma ses soupçons : les joues de la Mord-Sith étaient plus rouges que son uniforme.

- Quel genre de choses ?

Une main gantée devant la bouche, Cara murmura :

- Il apprivoise des tamias.

- Pardon ? Tu ne peux pas parler un peu plus fort ?

- D'après lui, ces écureuils se sont montrés parce que le temps se radoucit. Et il a décidé de les apprivoiser. (Accablée, la Mord-Sith ajouta : ) En leur donnant des graines.

Kahlan sourit en imaginant Richard, le nouveau maître de D'Hara - et depuis peu des Contrées du Milieu, qui venaient lui manger dans la main - occupé à convaincre des tamias de picorer également dans sa paume.

- Cara, voilà une activité qui semble bien innocente...

Alors qu'elles dépassaient deux gardes d'harans, la Mord-Sith s'assouplit de nouveau le point droit.

- Il leur apprend à manger dans les mains de Berdine et de Raina ! précisa-t-elle, indignée. Si vous les entendiez glousser comme des oies parce que ça les chatouille ! (Désespérée, elle leva les bras au ciel.) Des Mord-Sith qui pouffent de rire !

Kahlan serra les dents pour ne pas en faire autant.

Cara tira en avant la longue natte blonde qui pendait dans son dos et la caressa nerveusement. La Mère Inquisitrice frissonna : ce geste lui rappelait la façon dont Shota, la voyante, flattait ses serpents.

- Tu sais, fit-elle pour apaiser l'ire de la Mord-Sith, elles n'aiment peut-être pas ça. N'oublie pas qu'elles sont liées à Richard. Quand il leur donne un ordre, elles n'ont pas le choix...

Cara en resta bouche bé de surprise. Voilà qu'on essayait de la calmer en lui faisant gobe un pieux mensonge !

Si les trois Mord-Sith étaient prêtes à défendre Richard au péril de leur vie - comme elles l'avaient souvent prouvé - le lien magique ne les empêchait pas d'ignorer ses ordres quand elles les jugeaient sans importance, dictés par un caprice ou mal avisé. Et Kahlan le savait parfaitement.

A vrai dire, les trois femmes en rajoutaient dans l'insubordination. Ravies que Richard les ait affranchies des règles strictes de leur profession, elles usaient avec enthousiasme de leur liberté. Darken Rahl, le père de leur nouveau seigneur, les aurait abattues sur-le-champ s'il avait soupçonné qu'elles envisageaient de désobéir à un de ses ordres - aussi peu vital fut-il.

- Il faut que vous l'épousiez au plus vite, Mère Inquisitrice, dit enfin Cara. Quand il viendra vous manger ans la main, il n'aura plus le temps de forcer de pauvres Mord-Sith à se ridiculiser.

Kahlan rayonna à l'idée de ce que deviendrait sa vie quand elle aurait épousé Richard. A savoir très bientôt...

- Il m'a demandé ma main, et il l'aura. Mais tu devrais te douter, comme tout le monde, qu'il ne viendra jamais y manger. Ce n'est pas son genre, et je ne voudrais pour rien au monde qu'il le fasse.

- Si vous changez d'avis, consultez-moi, et je vous dirais comment vous y prendre...

Cara regarda les soldats qui grouillaient à présent autour d'elles. Sur ses ordres, ils inspectaient tous les couloirs et ouvraient toues les portes...

- Egan aussi est dans le jardin, continua la Mord-Sith. Le seigneur Rahl ne risquera rien pendant que nous nous occuperons de cet homme.

Kahlan oublia aussitôt ses rêves d'avenir.

- Au fait, comment est-il entré ? Il s'est infiltré avec les pétitionnaires ?

- Non, répondit Cara, revenue au ton glacial caractéristique de sa profession. Mais croyez-moi, je le découvrirai... Selon ce que j'ai compris, il a abordé une patrouille, près de la salle du Conseil, et demandé où il trouverait le seigneur Rahl. Comme si le maître de D'Hara tenait une boucherie ouverte à tous les badauds en quête d'un gigot de mouton !

- C'est là que les gardes lui ont demandé pourquoi il voulait voir Richard ?

- Oui... Mère Inquisitrice, nous devrions tuer ce type !

Un frisson glacé courut le long de l'échine de Kahlan. Cara n'était pas une garde du corps agressive qui se fichait d'étriper des innocents. Elle avait peur pour Richard, et cette seule idée suffisait à lui glacer les sangs.

- Je veux savoir comment cet homme est entré ! Il n'aurait jamais dû pouvoir se présenter à une patrouille à l'intérieur du palais. S'il y a une faille dans notre sécurité, il faut la découvrir avant qu'un intrus moins courtois n'en profite !

- Laissez-moi faire, et nous saurons tout.

- C'est trop risqué ! S'il meurt avant d'avoir parlé, nous n'apprendrons rien, et Richard sera encore plus en danger.

- Très bien, capitula Cara, nous agirons à votre manière. Mais n'oubliez pas que j'ai des ordres à exécuter.

- Des ordres ?

- Le seigneur Rahl nous a dit de vous protéger comme nous le protégions. (D'un coup de tête, Cara renvoya sa natte blonde derrière son épaule.) Si vous êtes imprudente, Mère Inquisitrice - ou si vos scrupules mettent en danger la vie de mon maître - je serai contrainte de ne plus approuver votre union. Car vous savez, bien sûr, que je lui ai permis de vous garder...

Le rire de Kahlan s'étrangla dans sa gorge quand elle vit l'expression fermée de Cara. Avec les Mord-Sith, on ne savait jamais sur quel pied danser. Etait-ce une plaisanterie, ou une menace ?

- Allons par là, dit la Mère Inquisitrice. C'est plus court, et après cette étrange intrusion, j'aimerais voir les pétitionnaires du jour. Notre homme peut être un leurre visant à détourner notre attention du véritable ennemi - caché parmi les visiteurs officiels.

- Comment avez-vous deviné que j'avais fait boucler et mettre sous bonne garde le hall des pétitions ?

- Tu as agi discrètement, au moins ? Inutile de terroriser d'innocents pétitionnaires, si ça n'est pas indispensable.

- J'ai dit aux officiers de ne pas les malmener gratuitement. Mais la protection du seigneur Rahl est prioritaire.

Kahlan ne trouva rien à objecter à cette profession de foi.

Imité par une vingtaine de collègues postés un peu à l'écart, un duo de gardes tout en muscles s'inclina devant les deux femmes avant d'ouvrir la lourde porte revêtue de bronze qui donnait sur les arcades du hall des pétitions. Une rampe de pierre, soutenue par des balustres en forme de vasque, courait derrière les colonnes de marbre blanc. Censée séparer les arcades de la salle où attendaient les pétitionnaires, cette barrière était en réalité symbolique.

Placées à trente bons pieds de haut, les lucarnes laissaient filtrer la lumière du jour dans la salle. Cette illumination ne les atteignant pas, les arcades étaient éclairées par la lueur diffuse des lampes pendues dans les petites niches du plafond.

Fidèles à une antique coutume, des requérants - appelés les pétitionnaires - se présentaient régulièrement au Palais des Inquisitrices pour exprimer des doléances de nature très diverse. Souvent, des citoyens venus se plaindre de l'envahissante présence des vendeurs à la sauvette dans les rues côtoyaient des ambassadeurs en quête d'aide militaire pour régler un conflit frontalier. Les affaires mineures, du ressort des fonctionnaires municipaux, étaient orientées vers les bureaux idoines. A condition d'être assez importantes, ou impossible à traiter autrement, les requêtes politiques se réglaient devant le Conseil. Et le hall des pétitions servait en quelque sorte de centre de tri...

Lors de l'attaque de Darken Rahl, beaucoup d'officiels d'Aydindril avaient perdu la vie. Saul Witherrin, le chef du protocole, comptait au nombre des victimes avec la plus grande partie de ses collaborateurs.

Après avoir vaincu Darken Rahl, et pris sa place à la tête de D'Hara - une succession dont il se serait bien passé, mais qu'il était né pour assumer -, Richard avait mis un terme aux incessantes querelles des royaumes membres des Contrées du Milieu. Radical, il avait exigé leur reddition inconditionnelle afin d'en faire une force apte à affronter l'Ordre Impérial - une menace venue de l'Ancien Monde qui risquait de les balayer tous.

Kahlan s'était d'abord inquiétée. Serait-elle aux yeux de l'Histoire la Mère Inquisitrice responsable de la disparition des Contrées ? Alors que sa mission, justement, était d'assurer la pérennité de cette alliance de pays souverains ?

Une question sans importance, avait-elle conclu. Sauver les populations passait avant le respect et la défense des traditions. Si rien n'était fait, l'Ordre Impérial réduirait le monde entier en esclavage. Alors les peuples qu'elle chérissait ne vaudraient guère mieux que du bétail. Comme son père, Richard s'était lancé à la conquête des Contrées du Milieu. A l'inverse de Darken Rahl, il avait réussi, mais ses motivations étaient totalement différentes. Car il avait pris le pouvoir pour le bien de tous - et quasiment contre son gré.

Leur mariage unirait à jamais D'Hara et les Contrées du Milieu. Ce n'était pas rien... et pourtant secondaire aux yeux de la jeune femme, qui voyait surtout la consécration de leur amour et la réalisation de leur plus cher désir : ne plus faire qu'un.

Les compétences de Saul Witherrin manquaient cruellement à Kahlan. Après la mort violente de tous les conseillers, et l'annexion des Contrées par D'Hara, l'administration était à la dérive. Très mal à l'aise, quelques officiers d'harans avaient pris place derrière la rampe, où ils tentaient de satisfaire les requêtes des pétitionnaires. Dès qu'elle fut entrée, Kahlan balaya la foule du regard pour se faire une idée de ce qui les attendait aujourd'hui. A leurs vêtements, ces hommes et ces femmes étaient pour l'essentiel des citoyens d'Aydindril. Une belle brochette d'ouvriers, de boutiquiers et de gros commerçants.

Dans un coin, la Mère Inquisitrice reconnut le petit groupe d'enfants que Richard et elle, la veille, avaient regardé jouer au Ja'La. Cette première expérience était positive : le jeu ne manquait pas d'intérêt, et voir des gosses s'amuser lui avait permis d'oublier ses problème pendant des heures.

Les gamins venaient sûrement demander à Richard d'assister à une autre partie. L'aiment-ils autant parce qu'il avait soutenu les deux équipes avec le même enthousiasme ? Kahlan en doutait. Une attitude plus partisane n'aurait rien changé. Le jeune homme attirait les enfants, sensibles d'instinct à sa bonté naturelle.

La Mère Inquisitrice repéra aussi quelques représentants de royaumes dits "mineurs". Sauf mauvaise surprise, ils étaient là pour prêter allégeance à D'Hara et à Richard. Connaissant les dirigeants de ces pays, il aurait été surprenant qu'ils refusent de se joindre au combat pour la liberté.

Il y avait aussi dans l'assistance des diplomates de royaumes très importants et militairement puissants. Leur visite était prévue. Dans quelques heures, Richard et Kahlan leur donneraient audience pour entendre leur décision. D'ici là, d'autres ambassadeurs seraient arrivés au palais...

Comme d'habitude, Richard n'accepterait pas de se changer pour les recevoir. Ses vêtements de laine n'avaient rien de critiquable, mais ils ne correspondaient plus à l'image que devait donner un homme dans sa position. Qu'il le veuille ou non, Richard Rahl n'était plus un simple guide forestier...

Nommée très tôt au poste de Mère Inquisitrice, Kahlan avait vite appris que tout allait mieux quand on correspondait aux attentes des gens. Naguère, les riches voyageurs auraient-ils engagé Richard pour les guider, s'il avait été vêtu comme un courtisan ? Aujourd'hui, des peuples attendaient de lui qu'il les aide à s'orienter dans un monde nouveau, né d'alliances fragiles et menacés par des ennemis inconnus.

Comme son bien-aimé lui demandait souvent son avis, Kahlan décida de lui parler au plus tôt de ce problème vestimentaire.

Dès qu'ils virent la Mère Inquisitrice sous les arcades, les pétitionnaires se turent et s'agenouillèrent les uns après les autres. Bien qu'elle fût très jeune pour sa charge, Kahlan détenait le pouvoir suprême dans les Contrées du Milieu. Les choses fonctionnaient ainsi depuis des lustres, et la personnalité ou l'aspect de la Mère Inquisitrice n'avaient aucune importance. On ne s'inclinait pas devant une femme, mais face à l'antique autorité dont elle était investie.

Les affaires des Inquisitrices restaient une énigme pour les peuples des Contrées. Ils savaient néanmoins qu'elles nommaient la Mère Inquisitrice, et que l'âge ne comptait quasiment pas à leur yeux.

Bien que la mission de Kahlan fût de défendre la liberté et les droits des peuples, fort peu de gens voyaient les choses ainsi. Pour eux, tous les dirigeants se ressemblaient. En réalité, il y en avait des bons et des mauvais, comme dans toutes les corporations. Plus puissante que les rois et les reines, la Mère Inquisitrice aidait les bons et surveillait les mauvais. S'ils se révélaient très mauvais, elle avait le pouvoir de les éliminer. Bref, sa fonction consistait plus à réguler qu'à régner. Mais pour les citoyens, ces affaires de gouvernement, totalement inaccessibles, passaient pour du "bla-bla de politiciens".

Dans un silence total, Kahlan s'immobilisa et salua tous les visiteurs.

Une jeune femme, debout contre le mur du fond, n'avait pas bronché alors que tous s'agenouillaient. Après avoir regardé l Mère Inquisitrice, elle jeta un coup d'oeil aux autres pétitionnaires puis s'empressa de les imiter.

Kahlan plissa le front, intriguée.

Dans les Contrées du Milieu, la longueur des cheveux d'une femme indiquait son statut et sa puissance. Et les questions d'étiquette, aussi anodines qu'elles paraissaient, y étaient prises très au sérieux. Aucune reine n'avait jamais eu les cheveux plus longs que ceux des Inquisitrices - qui les gardaient elles-mêmes plus courts que ceux de la Mère Inquisitrice.

Cette femme arborait une crinière châtaine qui égalait quasiment celle de Kahlan !

La Mère Inquisitrice se devait de connaître tous les puissants des Contrées. Avec de tels cheveux, cette pétitionnaire occupait nécessairement une position élevée. Pourtant, Kahlan aurait juré ne l'avoir jamais vue. Etrange, puisqu'à part elle-même, il ne devait pas y avoir en ville un homme ou une femme d'un rang supérieur à celui de l'inconnue. Si elle était vraiment originaire des Contrées...

- Levez-vous, mes enfants, dit Kahlan, récitant mot pour mot la formule rituelle.

Les robes et les manteaux bruissèrent quand tous les pétitionnaires lui obéirent. Mais beaucoup gardèrent les yeux baissés en signe de respect - ou d'une crainte qu'ils n'avaient aucune raison d'éprouver. Les mains crispées sur son fichu sans ornement, la femme se redressa et regarda autour d'elle. Comme pour la génuflexion, elle imita ses compagnons et riva les yeux au sol.

- Cara, souffla Kahlan, tu vois cette femme, là-bas, avec les cheveux longs ? Pourrait-elle être d'harane ?

Vite familiarisée avec les coutumes des Contrées, la Mord-Sith avait déjà remarqué l'inconnue et sa chevelure "déplacée". La sienne était presque aussi longue que celle de la Mère Inquisitrice, mais ça ne voulait rien dire, car elles ne venaient pas de la même culture.

- Son nom est trop mignon pour qu'elle soit de chez moi.

- Cara, c'est sérieux ! Est-elle originaire de D'Hara.

- J'en doute... Nos femmes ne portent pas de robes imprimées, et surtout pas coupées ainsi. Mais on peut changer d'habitudes vestimentaires pour s'adapter à une mode locale...

La tenue de la fille aux cheveux châtains ne correspondait pas aux critères actuellement en vogue en Aydindril. Mais elle n'aurait pas choqué dans un lointain royaume des Contrées.

Kahlan fit signe d'approcher à un capitaine de la garde.

- Vous voyez cette femme, à ma gauche, avec de longs cheveux châtains ?

- La jolie fille en bleu ?

- Oui. Savez-vous pourquoi elle est ici ?

- Elle voudrait parler au seigneur Rahl.

Kahlan fronça les sourcils. Cara aussi, remarqua-t-elle.

- A quel sujet ?

- Elle cherche un homme, Cy... je-ne-sais-trop-quoi. Désolé, mais je n'ai pas mémorisé ce nom. Selon elle, il s'est volatilisé depuis l'automne dernier, et on lui a assuré que le seigneur Rahl pourrait l'aider.

- C'est bien possible..., répondit Kahlan. A-t-elle dit pourquoi elle s'intéresse à ce disparu ?

Le capitaine jeta un coup d'oeil à la femme, puis il passa une main dans ses cheveux blonds.

- Elle devait l'épouser, Mère Inquisitrice...

- Je vois... C'est peut-être une personne importante. Mais dans ce cas, à ma courte honte, j'avoue ignorer son nom...

L'officier consulta une feuille de parchemin couverte de pattes de mouche.

- Elle s'appelle Nadine, et n'a pas précisé de titre.

- Assurez-vous que dame Nadine attende dans une chambre où elle sera à son aise. Dites-lui que je viendrai lui parler. Faites-lui apporter à manger, et tout ce qu'elle voudra d'autre. Enfin, transmettez-lui mes excuses en précisant qu'une affaire urgente me retient, mais que je ferais mon possible pour l'aider...

Si cette femme était vraiment séparée de son amoureux, Kahlan comprenait sa détresse mieux que quiconque, parce qu'elle avait connu cette situation.

- Je m'en occupe immédiatement, Mère Inquisitrice.

- Encore une chose, capitaine, fit Kahlan, les yeux rivés sur Nadine, qui tordait nerveusement son fichu. Dites-lui qu'en ces temps troublés, avec la guerre en cuirs dans l'Ancien Monde, il est vital pour sa sécurité de ne pas sortir de la chambre tant que je ne serais pas venue la voir. A tout hasard, postez un garde costaud devant la porte, et des archers aux deux extrémités du couloir.

"Si elle tente de partir, qu'on l'en dissuade poliment, en lui rappelant que l'ordre vient de moi. Au cas où elle voudrait s'enfuir... (Kahlan plongea son regard dans les yeux bleus du capitaine.) Tuez-la !

L'officier s'inclina alors que la Mère Inquisitrice s'éloignait déjà, Cara sur les talons.

- Eh bien, dit la Mord-Sith quand elles furent sorties du hall, la Mère Inquisitrice semble revenue à la raison. Je savais que je ne m'étais pas trompée en donnant mon autorisation. Vous serez une très bonne épouse pour le seigneur Rahl.

Kahlan s'engagea dans un couloir mal éclairé. La pièce où on gardait l'intrus n'était plus loin.

- Je n'ai pas changé d'avis, Cara. Dans la situation présente, et malgré notre curieux prisonnier, je donne à Nadine toutes les chances de rester en vie - jusqu'à un certain point. Ne va surtout pas croire que j'hésiterais s'il faut protéger Richard. En plus d'être l"homme que j'aime, il tient entre ses mains l'avenir et la liberté des Contrées et de D'Hara. Pour l'éliminer, l'Ordre Impérial est capable de tout, et je le sais.

Cara eut enfin un vrai sourire.

- Il vous aime à la folie, dit-elle. C'est pour ça que je m'inquiète tant à votre sujet. S'il vous arrive malheur, le seigneur Rahl m'écorchera vive !

- Richard est né avec le don. Mais j'ai aussi des pouvoirs innés. Pour tuer les Inquisitrices, Darken Rahl a dû envoyer des quatuors. Un homme seul ne peut rien contre moi.

Kahlan sentait toujours l'angoisse liée à la mort de ses soeurs de pouvoir. Alors que le massacre datait d'un an, il lui semblait appartenir à un lointain passé. Au début, et pendant des mois, elle s'en était voulue de ne pas avoir péri avec les autre. Comme si échapper aux pièges tendus sur son chemin avait été une trahison. Aujourd'hui, elle acceptait d'être la dernière survivante...

D'un coup de poignet, Cara fit voler l'Agiel dans sa paume.

- Même un homme né avec le don, comme le seigneur Rahl ? Vous n'avez rien à craindre d'un sorcier ?

- Presque rien, y compris s'il sait se servir de son pouvoir - à l'inverse de Richard. Je maîtrise le mien, et j'ai une grande expérience. Voilà longtemps que j'ai perdu le compte des...

Alors que la voix de Kahlan mourait, Cara brandit fièrement son Agiel.

- Avec moi à vos côtés, le danger sera encore moins grand...

Quand les deux femmes trouvèrent enfin le couloir aux murs lambrissés qu'elles cherchaient, il débordait de soldats armés jusqu'aux dents et prêts à frapper. L'intrus était gardé dans un petit salon de lecture proche de celui où Richard aimait convoquer ses officiers et étudier le journal intime découvert dans la Forteresse du Sorcier. Pour lui interdire toute tentative d'évasion, les gardes avaient incarcéré l'intrus le plus près possible de l'endroit où ils l'avaient abordés.

Kahlan prit doucement le coude d'un homme pour l'inciter à s'écarter. Son impressionnante musculature bandée, le soldat pointait vers la porte une pique qui ne tremblait pas d'un pouce. Une cinquantaine d'armes similaires visaient le battant fermé. A droite et à gauche des lanciers, des hommes d'épées et des porteurs de hache se tenaient prêts à intervenir.

- Laisse-moi passer, soldat, dit Kahlan quand l'homme se tourna vers elle.

Il obéit aussitôt et certains de ses camarades l'imitèrent. Sans hésiter à jouer des coudes, Cara ouvrit un chemin à la Mère Inquisitrice. Beaucoup de soldats se laissèrent pousser à contrecoeur. Non par manque de respect, compris Kahlan, mais parce qu'ils redoutaient le danger tapi derrière la porte aux superbes sculptures.

Une odeur de sueur et de cuir flottait dans le salon sans fenêtre. Assis sur un tabouret, l'intrus semblait trop maigre pour que toutes les armes braquées sur lui aient la place de s'enfoncer dans sa chair. Dès qu'il aperçut Kahlan au milieu d'une forêt de visages fermés et de lances, il leva vers elle un regard soudain brillant.

Le garde placé derrière lui vit aussi la Mère Inquisitrice.

- A genoux, vermine ! rugit-il, sa botte venant caresser les reins du prisonnier.

Ridicule dans un uniforme trop grand aux pièces dépareillées, le jeune homme aux cheveux noir en bataille s'écroula sur le sol et jeta un regard indifférent au soldat qui l'avait brutalisé. Puis il inclina la tête et leva un bras pour se protéger les yeux d'un nouveau coup.

- Arrêtez ça ! ordonna Kahlan. Cara et moi voulons parler au prisonnier. Allez tous attendre dehors.

Les soldats ne bronchèrent pas, leurs armes toujours braquées sur le jeune homme.

- Vous n'avez pas entendu ? demanda Cara. Dehors !

- Mais..., commença un officier.

- Tu penses qu'une Mord-Sith est en danger face à un gringalet pareil ? Dehors, te dis-je !

Kahlan s'étonna que sa compagne n'ait pas élevé la voix. En général, les Mord-Sith n'en avaient pas besoin pour se faire obéir, mais Cara semblait nerveuse face au prisonnier recroquevillé sur le sol.

Les gardes se retirèrent, non sans se tordre le cou pour vérifier que le jeune homme ne bougeait pas. Les phalanges blanches sur la garde de son épée, l'officier sortit le dernier et referma doucement la porte derrière lui.

- Vous allez me faire exécuter ? demanda l'intrus sans baisser les bras.

- Nous sommes venues te parler, se contenta de répondre Kahlan. Je suis la Mère Inquisitrice, et...

- La Mère Inquisitrice ! s'écria le prisonnier. Vous êtes si belle ! Je ne m'attendais pas à ça !

Voyant qu'il faisait mine de se lever, Cara brandit son Agiel.

- Reste où tu es !

Le jeune homme étudia l'objet apparemment inoffensif tendu devant son visage, puis se laissa retomber lourdement sur le sol. A la lumière vacillante de deux petites lampes, Kahlan et Cara constatèrent qu'il sortait à peine de l'adolescence.

- Puis-je avoir mes armes ? demanda-t-il. Si vous ne voulez pas me rendre l'épée, j'aimerais au moins récupérer mon poignard.

Kahlan réussit à devancer la réponse mordante de Cara.

- Tu es dans une position délicate, mon garçon, dit-elle. S'il s'agit d'une blague, elle est de très mauvais goût, et ne t'attends pas à de l'indulgence de notre part.

- Je comprends... Mais ce n'est pas une farce, je le jure !

- Dans ce cas, répète-moi ce que tu as dit aux soldats.

Tout sourires, le jeune homme désigna la porte du bout d'un index.

- Eh bien, quand j'ai croisé ces gentilshommes, il m'a paru judicieux de...

Les poings sur les hanches, Kahlan avança d'un pas.

Je t'ai dit qu'il ne s'agit pas d'un jeu ! C''est grâce à moi que tu as encore la tête sur les épaules, jeune crétin ! Je veux savoir ce que tu fiches ici, compris ? Répète-moi tes paroles !

Le prisonnier battit des paupières, comme s'il revenait la réalité.

- Je suis un assassin envoyé par l'empereur Jagang pour abattre Richard Rahl. Pouvez-vous me dire où le trouver ?


Traduit par Jean Claude Mallé - © Bragelonne