La Foi des Réprouvés

Tome 6 de L'Épée de Vérité

1er chapitre

La lecture de ce premier chapitre peut vous révéler des éléments importants sur l'intrigue des précédents tomes.


Elle ne se souvenait pas de sa mort.

Avec une angoisse diffuse, elle se demanda si les voix furieuses qu'elle entendait à peine - comme si elles venaient de très loin - signifiaient qu'elle allait de nouveau connaître l'expérience la plus ultime qui soit : sombrer dans le néant.

Si c'était le cas, elle ne pouvait absolument rien faire.

Alors qu'elle ne se rappelait pas sa fin, elle gardait une vague réminiscence de murmures solennels affirmant qu'elle avait cessé de vivre et dérivait désormais vers les ténèbres du royaume des morts. Puis un homme avait posé ses lèvres sur les siennes et empli ses poumons inertes du souffle de la vie. Par cet acte en apparence très simple, il l'avait ramenée dans le monde des vivants. Mais qui avait tristement déclaré qu'elle venait de mourir ? Et qui était son sauveur ? Elle ignorait la réponse à ces deux questions...

Cette première nuit, quand elle avait recommencé à mieux percevoir les voix désincarnées, au point de saisir quelques mots, elle avait compris que les personnes qui l'entouraient ne croyaient pas en ses chances de voir le soleil se lever. Malgré sa résurrection, on continuait à penser qu'elle était condamnée. Une erreur, à l'évidence, puisqu'elle avait d'abord survécu jusqu'au matin, puis revu plusieurs fois l'obscurité céder la place aux premières lueurs de l'aube.

S'était-elle accrochée à la vie grâce aux mots d'amour et aux encouragements vibrants de tendresse désespérée qu'un homme lui avait chuchotés à l'oreille, cette première nuit ? Cela se pouvait, mais là non plus, elle n'était sûre de rien...

S'il ne lui restait aucun souvenir de sa mort, la douleur précédant son passage dans l'oubli éternel était gravée comme au fer rouge dans sa mémoire. Et cette souffrance, elle le savait, la hanterait jusqu'à son dernier souffle.

Seule dans la campagne, elle avait sauvagement lutté contre des hommes qui l'entouraient comme une meute de chiens de chasse acharnés à déchiqueter un lièvre. Dans l'obscurité, leurs rictus mauvais révélant des dents semblables à des crocs, ils l'avaient frappée jusqu'à ce qu'elle s'écroule, puis achevée à coups de pieds dans les côtes.

Le craquement de ses os brisés... Le sang qui maculait les mains et les bottes de ses bourreaux... La stupéfiante terreur de sentir ses poumons se vider à jamais de leur air... L'angoisse de ne même plus pouvoir hurler de douleur... Le sentiment que sa chute dans les profondeurs de la mort durerait une éternité contenue dans une unique seconde...

Quelque temps plus tard - des heures ou des jours, c'était impossible à dire -, alors qu'elle reposait entre des draps propres, dans un lit inconnu, elle avait ouvert les yeux pour les plonger dans le regard gris d'un homme. Et découvert à cet instant que le monde réservait à certains êtres un calvaire bien pire que celui qu'elle avait enduré.

Elle ignorait le nom de son sauveur. Voyant l'angoisse qui voilait son regard, il lui était apparu sans l'ombre d'un doute qu'elle aurait dû le connaître. L'identité de cet homme comptait plus que la sienne - que la vie elle-même, en réalité. Mais ce prénom refusait de lui revenir, et rien, tout au long de son existence, ne l'avait jamais autant emplie de honte.

Depuis, chaque fois qu'elle baissait les paupières, elle revoyait ce regard dévasté où brillait pourtant, au coeur de l'angoisse, une espérance dont la source ne pouvait être qu'un amour infini. Cette lumière ne devait pas s'éteindre. Elle n'avait pas le droit de la laisser mourir. Même quand les ténèbres menaçaient d'engloutir son esprit encore détaché de la vie, elle devait lutter. Pas pour elle, mais pour lui.

Le prénom de l'homme était enfin remonté des profondeurs de sa mémoire. La plupart du temps, il restait à la surface, sauf quand la douleur revenait, presque aussi insupportable que la nuit de sa mort. À ces moments-là, elle oubliait jusqu'à son propre nom...

Aujourd'hui, alors qu'elle entendait des hommes en colère prononcer le prénom de son sauveur, elle savait qui elle était - et qui il était. Avec une détermination inébranlable, elle s'accrochait à ce prénom - Richard -, aux souvenirs qu'elle gardait de lui et à tout ce qu'il signifiait pour elle.

Depuis qu'elle avait repris conscience, et malgré les angoisses de tous ceux qui l'entouraient, encore inquiets qu'elle ne se remette pas, Kahlan savait qu'elle survivrait. Il le fallait ! Pour Richard, son mari, et pour l'enfant qui grandissait dans son ventre. Leur enfant...

Les voix devenant de plus en plus furieuses, elle se força à ouvrir les yeux et les plissa aussitôt, tétanisée par la douleur qui l'avait laissée en paix - oh ! très relativement - pendant qu'elle dormait.

Une pâle lumière éclairait à peine les contours de la petite pièce où elle reposait. Parce que la nuit tombait, ou parce que quelqu'un avait tiré les rideaux ? À chaque réveil, depuis ce terrible soir, elle était incapable d'estimer combien de temps elle avait dormi. Des heures, des jours, des mois... La durée n'avait plus de sens pour elle.

La bouche sèche et pâteuse, les membres lourds comme si elle n'était pas vraiment réveillée, Kahlan avait envie de vomir comme ce lointain après-midi, dans son enfance, où elle avait mangé trois pommes vertes au sucre avant une traversée en bateau, par une journée chaude et venteuse. Aujourd'hui, il faisait aussi étouffant que cet été-là...

Kahlan tenta de se relever, mais sa conscience lui sembla être un minuscule îlot battu par les flots déchaînés d'un océan obscur. Les entrailles retournées, elle renonça à bouger et mobilisa toute sa volonté pour ne pas vomir. Dans son état actuel, elle le savait, vider ainsi son estomac était une torture - une manière de petite mort, en quelque sorte...

Elle referma les yeux, s'immergea un moment dans une paisible obscurité, puis se força à remonter à la surface et à relever les paupières. Un peu plus tôt, se souvint-elle, elle avait bu une décoction censée calmer la douleur et l'aider à dormir. En matière d'herbes médicinales, Richard était un expert. Et ses préparations permettaient au moins à Kahlan de sombrer dans un sommeil profond où la souffrance l'atteignait encore, mais ne lui donnait plus envie de hurler.

Très lentement, afin de ne pas faire bouger les dagues qui semblaient enfoncées entre ses côtes, Kahlan prit une profonde inspiration. L'odeur d'épicéa et de pin qui monta à ses narines contribua à calmer ses nausées. Ce n'était pas une senteur telle qu'on la captait dans la forêt, en même temps que celle de la terre humide, des champignons et des fougères, mais un parfum d'arbres récemment abattus et élagués. Au prix d'un gros effort, Kahlan parvint à focaliser sa vision, et elle aperçut, en face du pied de son lit, un mur composé de rondins dont les « blessures » - provoquées par le tranchant d'une hache - laissaient encore suinter de la sève. La coupe et la taille paraissaient approximatives - sans doute à cause de trop de précipitation -, mais l'assemblage très précis des rondins témoignait du savoir-faire et de l'expérience du charpentier.

La pièce était très petite. Au Palais des Inquisitrices, où elle avait grandi, un endroit pareil n'aurait même pas mérité le nom de « placard ». De plus, les murs auraient été en pierre, voire en marbre. Séduite par cette petite chambre aux cloisons de bois, Kahlan espéra que Richard l'avait construite spécialement pour elle. Une façon de la protéger - et quasiment de l'envelopper de ses bras. Avec sa dignité pompeuse, le marbre ne l'avait jamais réconfortée ainsi.

Sur le mur, la jeune femme vit une petite sculpture. Un oiseau en plein vol à peine plus grand que sa paume et taillé dans un rondin en quelques coups de couteau - mais d'une main très sûre. Richard avait voulu lui offrir quelque chose à contempler... Plus d'une fois, autour d'un feu de camp, elle l'avait vu travailler distraitement un petit morceau de bois.

Avec ses ailes écartées, comme s'il volait autour d'elle pour la protéger, l'oiseau symbolisait à la fois l'amour et la liberté.

Tournant la tête vers la droite, Kahlan constata qu'une couverture de laine beige obstruait ce qui devait être l'encadrement d'une porte. Les voix furieuses et menaçantes retentissaient derrière cette dérisoire protection.

- Ce n'est pas de gaieté de coeur, Richard... Mais nous devons penser à nos familles.

Désireuse de savoir ce qui se passait, Kahlan tenta de se redresser sur un coude. Hélas, son bras gauche ne réagit pas comme elle l'attendait. Tel un éclair qui déchire le ciel, la douleur explosa dans la moelle de ses os et remonta jusqu'à son épaule.

Avec un gémissement - à cause d'un mouvement qu'elle avait à peine esquissé - Kahlan se laissa retomber dans son lit. Rien de bien extraordinaire, puisque son épaule ne s'était pas écartée de plus d'un pouce du matelas... Pourtant, elle haleta sous le « choc », ravivant la souffrance due aux dizaines de lames qui lui semblaient toujours plantées entre ses côtes.

Se forçant à respirer lentement, Kahlan parvint à contrôler la douleur. Après s'être autorisée un soupir de soulagement, elle tourna la tête, regarda son bras gauche et vit qu'il était serré dans une attelle. Comment avait-elle pu l'oublier et tenter de se redresser sur ce coude-là ? Les herbes médicinales, bien sûr... Elles la calmaient, mais lui embrumaient l'esprit. Eh bien, puisqu'il lui était impossible de s'asseoir dans son lit, elle essaierait au moins de mettre un peu d'ordre dans ses pensées.

Tendant prudemment la main droite, elle essuya la pellicule de sueur qui couvrait son front - une réaction classique à une forte souffrance. Son épaule droite lui faisait également mal, mais l'articulation fonctionnait à peu près bien. Ravie par cette dérisoire bonne nouvelle, Kahlan passa les doigts sur ses yeux gonflés et comprit pourquoi le simple fait de lever les paupières l'avait mise à la torture. La chair était boursouflée et elle devait avoir une immonde teinte violacée.

Passant à sa joue, Kahlan y sentit des coupures profondes qui l'élancèrent comme si on enfonçait de minuscules aiguilles dans tous les nerfs de son visage.

Pour savoir à quoi elle ressemblait, elle n'avait pas besoin d'un miroir, car il lui suffisait de sonder le regard de Richard. À chaque fois, elle aurait tout donné pour cesser de voir tant de souffrance dans ses yeux. Oui, guérir enfin, et ne plus le savoir si malheureux !

- Je vais bien, disait toujours Richard à ces moments-là, comme s'il avait lu ses pensées. Cesse de t'inquiéter pour moi et concentre-toi sur ta convalescence.

Avec un douloureux mélange de désir et de désespoir, Kahlan se revit nue dans les bras de Richard et crut de nouveau sentir la chaleur de sa peau contre la sienne. À ces instants-là, le souffle court - un délicieux épuisement -, ils avaient le sentiment d'être seuls au monde. Y repenser sans pouvoir serrer contre elle son bien-aimé était une ignoble torture. Pour se calmer, elle se redit que ce serait de nouveau possible dès qu'elle irait mieux. Ils étaient ensemble, et rien d'autre ne comptait. Par sa seule présence, Richard l'aidait à guérir.

Derrière la couverture, elle l'entendit parler d'une voix mesurée. Le connaissant, elle devina que chaque mot, alors qu'il bouillait intérieurement, lui coûtait un effort inhumain.

- Nous avons simplement besoin d'un peu de tranquillité...

De plus en plus énervés, tous les interlocuteurs de Richard crièrent en même temps.

- Voyons, tu nous connais ! Si nous pouvions faire autrement...

- Et si ça nous attirait de graves ennuis ?

- Oui, nous savons, au sujet de la guerre... Et tu nous as dit que cette femme vient des Contrées du Milieu...

- Le risque est trop grand. Nous refusons de...

Kahlan tendit l'oreille, certaine d'entendre bientôt une note métallique reconnaissable entre toutes. Le Sourcier ne tarderait pas à dégainer l'Épée de Vérité. Doté d'une infinie compassion, il n'était cependant pas connu pour sa patience. Sa fidèle garde du corps, Cara, devait être près de lui. Comme toutes les Mord-Sith, elle ignorait la compassion et la patience...

- Je ne vous demande rien, dit Richard sans tirer au clair son arme. Laissez-moi simplement rester ici et m'occuper d'elle. Au cas où elle aurait besoin de quelque chose, je tiens à ne pas être trop loin de Hartland. Dès qu'elle ira mieux, nous en reparlerons... Je vous en prie, un peu de compréhension !

Non ! aurait voulu lancer Kahlan. Ne t'abaisse pas à les supplier ! Rien ne les autorise à te voir t'humilier devant eux. Comment peuvent-ils imaginer les sacrifices que tu as consentis ?

Incapable de crier, elle put seulement murmurer le prénom de son mari.

- Ne nous défie pas ! S'il le faut, nous brûlerons cette cabane ! Contre nous tous, tu ne gagneras pas, et nous sommes dans notre droit.

Tous les hommes soutinrent cette tirade agressive.

Certaine que Richard allait dégainer sa lame, Kahlan, stupéfaite, l'entendit répondre d'une voix si douce qu'elle ne comprit pas ses paroles.

- Nous détestons agir ainsi, Richard, dit un des hommes après un long silence. Mais nous n'avons pas le choix. La survie de nos familles et de nos amis passe avant tout.

- Et pour qui te prends-tu, enchaîna un autre type, avec tes drôles de vêtements et ton épée ? Tu ne ressembles plus au guide forestier que nous connaissions...

- C'est vrai, renchérit une nouvelle voix. D'accord, tu as vu un peu de pays, depuis ton départ, mais ce n'est pas une raison pour te croire supérieur à nous !

- Si je comprends bien, résuma Richard, j'ai osé m'élever davantage que vous l'auriez cru possible. C'est bien ça que vous voulez dire ?

- Tu as tourné le dos à ta communauté et oublié tes racines. Désormais, nos femmes ne sont plus assez bonnes pour le grand Richard Cypher, et il a préféré une étrangère. En plus de tout, il vient parader devant nous !

- Parader ? Parce que j'ai épousé la femme que j'aime ? C'est ça que vous tenez pour de la vanité ? Et ça me retirerait le droit de vivre en paix ? Parce que vous êtes vexés, je devrais priver ma compagne de toute chance de se rétablir ?

Ces hommes avaient connu Richard avant qu'il ait découvert sa véritable personnalité - en quelque sorte, avant qu'il soit devenu lui-même. Fondamentalement, il restait la même personne, mais les anciens amis qui le rejetaient n'avaient jamais vu de lui qu'une façade...

- Tu devrais t'agenouiller et implorer le Créateur de sauver ta femme, dit une nouvelle voix. L'humanité est une engeance perverse qui mérite de souffrir. Demande au Créateur de te pardonner tes péchés et tes actes impies, car ce sont eux qui ont attiré le malheur sur la tête de ton épouse. De quel droit nous ferais-tu payer tes turpitudes ? Ce n'est pas la volonté du Créateur. Sois humble, pense aux autres, et Il te prendra peut-être sous Son aile. S'Il a frappé ta femme, c'est pour vous donner une bonne leçon à tous les deux.

- Te l'a-t-Il dit en personne, Albert ? demanda Richard. Ton cher Créateur te tient-Il au courant de Ses intentions et fait-Il de toi le dépositaire de Sa volonté ?

- Bien sûr ! Il s'adresse à tous ceux qui ont assez d'humilité pour L'écouter !

- Ce n'est pas tout, intervint un nouvel homme. L'Ordre Impérial que tu critiques tant ne semble pas si démoniaque que ça... Et si tu étais moins borné, Richard, tu t'en apercevrais ! Quel mal y a-t-il à vouloir que tous les hommes soient dignement traités ? C'est une position juste et respectable. Le Créateur nous enseigne la même chose, aie l'honnêteté de le reconnaître. Si tu refuses de voir les aspects positifs de l'Ordre, tu ferais mieux de partir, et sans tarder !

Kahlan retint son souffle dans l'attente de la réponse du Sourcier.

- C'est vous qui l'aurez voulu..., lâcha-t-il simplement.

Ces hommes étaient des « amis » qu'il fréquentait depuis son enfance et qu'il appelait tous par leur prénom. À cause de ce passé commun, il s'était montré inhabituellement patient avec eux. Mais ses réserves d'indulgence étaient épuisées...

Entendant les chevaux renâcler, Kahlan devina que les « visiteurs » venaient de remonter en selle.

- Demain matin, nous reviendrons et nous brûlerons cette cabane. Si vous êtes encore ici, tes compagnes et toi, vous vous consumerez avec elle !

Après avoir lâché quelques ultimes insultes, les cavaliers partirent au galop. Le bruit des sabots qui martelaient la terre se répercuta tout au long de l'échine de Kahlan. La douleur se réveillait à la moindre occasion...

Même si elle ne pouvait pas le voir, la jeune femme eut un petit sourire destiné à Richard. À cause d'elle, il s'était humilié devant ces hommes. Pour lui-même, il n'aurait jamais rien demandé, elle le savait...

La couverture accrochée à la porte s'écarta, laissant filtrer une lumière pâlichonne. À l'inclinaison des rayons de soleil, Kahlan devina qu'on devait être quelque part au milieu d'une journée couverte...

Richard approcha du lit, sa grande silhouette occultant la lumière.

Vêtu d'un simple tricot de corps noir qui mettait en valeur ses bras à l'impressionnante musculature, le pommeau de l'Épée de Vérité brillant sur sa hanche gauche, il était si massif que la chambre paraissait encore plus petite. Mais plus que sa grâce athlétique et son incontestable beauté, c'était son regard qui attirait immédiatement l'attention. Dès leur rencontre, Kahlan avait été frappée par l'intelligence qui y brillait. Les yeux curieux de tout et toujours aux aguets d'un authentique Sourcier de Vérité...

- Richard, je ne veux pas que tu t'humilies pour moi devant ces gens...

- Si j'ai décidé de le faire, personne ne peut m'en empêcher...

Avec un petit sourire, sans doute pour tempérer ses propos, Richard se pencha et tira la couverture jusque sous le menton de Kahlan.

- Si j'avais su que tu étais réveillée, je n'aurais pas parlé avec ces types devant la porte.

- Combien de temps ai-je dormi ?

- Un bon moment...

Un touchant euphémisme. Kahlan ne se souvenait pas de son arrivée ici, ni d'avoir vu Richard bâtir la cabane... Et s'il lui avait dit qu'elle sortait d'un sommeil long de soixante ans, elle l'aurait cru, car elle ne se sentait guère plus en forme qu'une octogénaire. De sa vie, elle n'avait jamais été blessée assez grièvement pour frôler la mort puis rester pendant des semaines allongée sans pouvoir esquisser un geste. Contraindre les autres à s'occuper d'elle en permanence la désespérait. En un sens, c'était pis que la douleur.

Découvrir sa propre fragilité - et pis encore, qu'elle était mortelle -, la plongeait dans une stupéfaction comme elle n'en avait jamais connu. Jusqu'à cette funeste nuit, elle avait pourtant risqué sa vie plus d'une fois et bravé le danger quasiment à chaque détour de son chemin. Mais avait-elle jamais eu conscience de ce qui pouvait lui arriver ? Elle en doutait, et affronter la réalité en face était une expérience dévastatrice.

Ce soir-là, quelque chose s'était brisé en elle. Sa confiance, son insouciance, l'absurde certitude d'être immortelle... Elle était passée si près du gouffre. Et si elle y avait sombré, son enfant - leur enfant ! - aurait disparu avec elle avant même d'avoir eu une chance de vivre.

- Tu vas de mieux en mieux, dit Richard comme s'il avait lu ses pensées. Je ne le dis pas pour te réconforter, mais parce que je te vois récupérer un peu plus chaque jour.

Kahlan regarda Richard dans les yeux, mobilisa tout son courage et parvint à poser la question qui lui brûlait les lèvres.

- Comment ces hommes pouvaient-ils savoir, pour l'Ordre Impérial ?

- Des malheureux qui fuyaient les combats se sont réfugiés en Terre d'Ouest... Puis des agents de Jagang sont venus prêcher la bonne parole. Chez moi, dans le pays où j'ai grandi ! Quand on ne réfléchit pas, leurs discours peuvent paraître séduisants. Lorsqu'on se laisse guider par ses sentiments, qu'importe la vérité ! Mais ne t'inquiète pas, les sbires de l'empereur sont partis. Les idiots avec qui je parlais répètent comme des perroquets les mensonges qu'ils ont entendus, c'est tout...

- Mais ils veulent nous voir filer, et ils semblent prêts à tout pour nous chasser d'ici.

Richard acquiesça, puis il eut de nouveau un petit sourire.

- Sais-tu que nous sommes très près de l'endroit où je t'ai vue pour la première fois ? Tu t'en souviens ?

- Bien sûr... Comment pourrais-je oublier le jour de notre rencontre ?

- Nos vies étaient menacées, et nous avons dû partir. Je n'ai jamais regretté d'avoir quitté mon pays, puisque nous étions ensemble. Et tant qu'il en sera ainsi, le reste n'aura aucune importance.

Cara se glissa dans la chambre et vint se placer à côté de Richard. Dans son uniforme de cuir rouge moulant, la Mord-Sith évoquait irrésistiblement un rapace prêt à bondir sur sa proie. Comme toutes ses collègues, elle revêtait cette tenue dès qu'elle sentait venir des ennuis. Le reste du temps, son épaisse tresse blonde - l'emblème de sa profession - suffisait à rappeler qu'elle appartenait au corps d'élite chargé de veiller sur le seigneur Rahl.

Héritier légitime de la couronne de D'Hara - un pays dont il avait longtemps ignoré jusqu'à l'existence - Richard était devenu à son corps défendant le maître absolu des Mord-Sith. À vrai dire, il s'en serait bien passé, tout comme du pouvoir, d'ailleurs, mais les événements ne lui avaient pas laissé le choix. Désormais, le destin du Nouveau Monde dépendait de lui. Terre d'Ouest, les Contrées du Milieu, D'Hara... Trois pays, et tant de millions d'âmes...

- Comment allez-vous ? demanda Cara avec une sincère inquiétude.

- Mieux..., parvint à croasser Kahlan.

- Dans ce cas, vous ne voudriez pas dire au seigneur Rahl de me laisser faire mon travail ? Il est temps que quelqu'un inculque le respect à ces rustres. (La Mord-Sith tourna la tête vers la porte, ses yeux bleus plissés comme si elle parvenait encore à voir les cavaliers, dans le lointain.) Enfin, à ceux que je ne tuerai pas...

- Cara, si tu réfléchissais, pour une fois, dit Richard. Nous ne pouvons pas transformer cet endroit en place forte et monter la garde vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Ces hommes ont peur. Ils redoutent que nous soyons un danger pour leurs proches, et même si c'est faux, on peut les comprendre. Pourquoi se battre quand c'est évitable et qu'on n'a rien à y gagner ?

- Richard, souffla Kahlan, tu as bâti cette cabane, et...

- Et quoi ? Je voulais que tu aies un abri, et ça ne m'a pas pris longtemps. Bien sûr, j'envisageais de l'agrandir, mais s'il faut verser le sang pour ça, je préfère renoncer.

Agacée par l'étonnante sérénité de son seigneur, Cara semblait d'humeur à faire un massacre.

- Mère Inquisitrice, par pitié, dites à votre tête de mule de mari de me laisser tuer quelqu'un ! Sinon, je vais devenir folle ! Vous me voyez rester les bras ballants pendant qu'une bande d'abrutis vous menace tous les deux ? Bon sang, je suis une Mord-Sith !

Protéger Richard et Kahlan était la raison de vivre de Cara. Dès qu'on s'en prenait à son seigneur, elle ne voyait aucun inconvénient à tuer aveuglément et à se poser des questions ensuite. Exactement le genre de réaction que le Sourcier ne supportait pas...

Kahlan, en revanche, se contenta de sourire.

- Mère Inquisitrice, vous ne pouvez pas tolérer que le seigneur Rahl plie l'échine devant des crétins de cet acabit ! Parlez-lui, je vous en prie...

Kahlan pouvait compter sur les doigts d'une main les personnes qui l'appelaient par son prénom sans le faire précéder au minimum du mot « Inquisitrice ». Son titre complet - Mère Inquisitrice - était en général prononcé d'une voix vibrante de vénération ou d'angoisse. Très souvent, les gens qui s'agenouillaient devant elle tremblaient trop pour être en état de parler. D'autres personnes - et parfois les mêmes - le crachaient haineusement dès qu'elles n'étaient plus devant elle...

Kahlan avait accédé à son poste peu après son vingtième anniversaire - la plus jeune Inquisitrice jamais gratifiée de cet honneur. Quelques années avaient passé, et elle était la dernière survivante de son ordre...

Depuis sa nomination, elle supportait la vénération, la flagornerie, l'effroi mêlé d'admiration, la peur viscérale et la haine parce qu'elle n'avait pas le choix. Mais il y avait plus que cela, même si elle répugnait à l'admettre. Elle était la Mère Inquisitrice, fière d'avoir été choisie, certaine que c'était à bon escient, et plus attachée à son devoir qu'à sa propre vie...

Cara s'adressait toujours à elle en utilisant son titre. Mais quand ils sortaient de ses lèvres, ces deux mots perdaient leur sens coutumier, comme si la Mord-Sith, à chaque occasion, lançait un défi discret à la femme de son seigneur. Une subtile manifestation d'insubordination, sans nul doute, mais tempéré par une affectueuse ironie. Au point que Kahlan, au fil du temps, et presque sans s'en apercevoir, en était venue à entendre « soeur » plutôt que « Mère Inquisitrice ».

Élevée en D'Hara, un pays lointain et très particulier, la Mord-Sith, comme toutes ses collègues, ne se reconnaissait aucun supérieur hormis le seigneur Rahl. Au mieux, elle pouvait considérer Kahlan - elle aussi au service de Richard - comme son égale. Apparemment, elle voyait les choses ainsi, et c'était déjà un sacré honneur !

Les mots « seigneur Rahl », par contre, n'avaient aucun sens caché, et surtout pas celui de « frère ». Ils disaient ce qu'ils voulaient dire, et rien de plus.

Pour les hommes qui avaient insulté Richard, le seigneur Rahl ne signifiait rien, et ils venaient à peine d'apprendre l'existence de D'Hara. Originaire des Contrées du Milieu, qui s'étendaient entre Terre d'Ouest et D'Hara, Kahlan non plus ne représentait rien pour ces hommes. Des décennies durant, les trois composantes du Nouveau Monde avaient été séparées par des frontières infranchissables. Et trop peu de temps s'était écoulé, depuis leur disparition, pour que les trois peuples aient pu réapprendre à se connaître.

Peu après, une autre frontière infranchissable, au sud de D'Hara et des Contrées, s'était évanouie. Neutralisé pendant trois mille ans, l'Ancien Monde était redevenu menaçant, et les hordes de l'Ordre Impérial n'avaient pas tardé à déferler sur le Nouveau Monde. En un peu plus d'un an, un antique mais fragile équilibre avait été balayé par les vents de la guerre et du chaos.

- Cara, dit Richard, je ne t'autoriserai pas à tuer des gens simplement parce qu'ils refusent de nous aider. Ça ne résoudrait rien, et au bout du compte, nous aurions plus de problèmes encore. Bâtir cette cabane ne nous a pas demandé beaucoup d'efforts. Je pensais que nous serions en sécurité, mais je me trompais. Nous allons partir, voilà tout ! (Richard se tourna vers Kahlan) En te conduisant ici, j'espérais t'offrir un refuge sûr et paisible. Mais on ne veut plus de moi, dirait-on. Je suis désolé, d'autant plus que ça semble devenir une habitude...

- Richard, ce n'était qu'une poignée d'hommes...

En Anderith, un peu avant que Kahlan soit battue à mort, le peuple avait refusé de se joindre à l'empire d'haran et de combattre pour la liberté à ses côtés. Bouleversé par cette victoire inattendue de l'Ordre Impérial, le Sourcier avait fui en emmenant Kahlan avec lui. Apparemment, il avait décidé de ne plus se mêler des affaires du monde...

- Mais tu as de véritables amis ici, continua Kahlan. Qu'en disent-ils ?

- Je n'ai pas eu le temps de les contacter... Bâtir un refuge était une priorité, et pour le moment, il y a d'autres urgences. Plus tard, peut-être...

Kahlan tendit un bras pour prendre la main de son mari, mais celle-ci pendait à son côté, inaccessible...

- Richard, il faut...

- Rester ici est trop dangereux, et il n'y a rien à ajouter ! Je croyais que tu serais en sécurité pendant ta convalescence. Une fois de plus, c'était une grossière erreur ! Nous devons partir. Tu comprends ce que je veux dire ?

- Oui, Richard.

- Et le plus tôt sera le mieux !

- Si tu le dis...

Comme souvent, il y avait davantage derrière les propos du Sourcier que ce qu'ils semblaient exprimer. Une vérité cachée, bien plus importante que les enjeux immédiats - comme par exemple le calvaire que serait un voyage pour Kahlan.

Quand elle croisa le regard de Richard, la jeune femme n'eut plus le moindre doute. Ce voile, devant ses yeux, comme s'il venait de s'absenter de son corps, levait ses dernières interrogations.

- Et la guerre ? Tout dépend de nous, Richard. De toi, en réalité... Avant d'aller mieux, je ne pourrai pas faire grand-chose, mais toi... Tu es le seigneur Rahl, et l'empire d'haran a besoin de son chef. Que faisons-nous ici ? Pourquoi fuyons-nous alors que le destin du Nouveau Monde est entre nos mains ?

- J'agis comme je dois agir.

- Que veux-tu dire ?

Alors qu'il détournait la tête, une ombre passa sur le visage du Sourcier.

- J'ai... Eh bien, j'ai eu une vision.


Traduit par Jean Claude Mallé - © Bragelonne