Brandon Sanderson à propos de The Way of Kings

L'auteur répond à des questions concernant le premier livre de son nouveau cycle : the Way of Kings


Brandon Sanderson est l’auteur du 13ème roman – prochainement attendu – de la série La Roue du Temps créée par Robert Jordan. Il est également l’auteur de la populaire YA série d’Alcatraz, et a par ailleurs écrit deux romans à tomes uniques (Elantris et Warbreaker) ainsi qu’une trilogie (Fils des Brumes). The Way of Kings est quant à lui le début d’une série épique, que l’on annonce, dans son ensemble, comme challengeuse de Goodkind, Jordan ou Eddings. Actuellement en plein processus d’écriture du dernier tome de la Roue du Temps, Brandon dans sa grande gentillesse, a pris le temps d’une pause pour répondre à quelques questions au sujet de son nouveau projet en solitaire.

John Ottinger : Comment l’idée de ce prestigieux système de magie, que l’on peut trouver dans The Way of Kings, et qui se voit basé sur les gemmes, a germé dans votre esprit et est venue à maturation?

Brandon Sanderson : L’une des choses à garder à l’esprit, c’est que j’ai développé ce livre bien avant que Fils des Brumes ne soit publié. Je me demande si parfois, les gens [à la lecture de The Way of Kings ] se disent  « Oh, il a traité des métaux avant, maintenant, il fait dans le cristal ». Mais le truc est que ces idées sont venues dans mon esprit de façon indépendante. Vous savez peut-être qu’il existe une théorie unificatrice concernant la magie, et ce pour chacun des mondes que j’ai créé – une sorte de behind-the-scene rationnel.  Comme beaucoup de personnes qui pensent qu’il existe une uniformité dans toutes les théories touchant à la physique, j’ai moi-même créé cette uniformité théorique à propos de la magie, que j’essaye de mettre au travail dans le but de construire mes univers. Tel un scientifique, le fait de croire en cette théorie unifiée m’est d'une grande aide. Je suis constamment en train de chercher de nouvelles manières intéressantes pour la magie d’être transférée, de nouveaux chemins pour que des personnes deviennent utilisatrices de cette magie. Je ne souhaite pas tomber dans une méthodologie prévisible. Si vous vous penchez sur beaucoup de Fantasy – et c’est ce que j’ai fait dans Fils des Brumes, ce n’est donc certainement pas mauvais ; et si c’était le cas, alors je fais partie intégrante du problème – énormément de magie s’avère être une chose avec laquelle vous êtes nés. Vous êtes nés avec ce pouvoir spécial qui est tout aussi bien génétique que placé en vous par le destin, ou quelque chose dans cette veine là. Dans mes livres, je souhaitais développer une solution différente et tout aussi intéressante. C’est pourquoi, dans Warbreaker, la magie se résume simplement dans la capacité à accumuler la force vitale des autres personnes, et quiconque se livrant à de telles exactions devenant alors un pratiquant de la magie.

Dans The Way of Kings, je cherchais quelque chose pouvant s’apparenter à une sorte de réservoir. Dans l’essentiel, je voulais des batteries magiques car je souhaitais amener cette série vers le développement d’une technologique d’ordre magique. Le premier tome commence juste à faire allusion à ce système, via l’art ou certains évènements qui s’y produisent. Dans un passage, la cheminée d’un des personnages de l’histoire se voit remplacée par un dispositif magique qui créé de la chaleur. Et ce personnage devient triste, ne cessant de penser quelque chose comme « J’aimais mon feu, mais maintenant, il me suffit de le toucher [le nouveau dispositif] pour qu’il génère de la chaleur, ce qui est tout de même une bonne chose ». Mais nous assistons ici à l’avènement de cet âge, et de ce fait, je voulais un système qui marcherait avec une magie plus mystique qui, si elle peut être à l’intérieur d’une personne, pourrait également former les bases d’une magie mécanique. C’était un aspect de la chose. Un autre aspect essentiel est que j’ai toujours aimé avoir une représentation visuelle, quelque chose dans ma magie qui montre que tout ne se produit pas seulement à un niveau abstrait, mais que l’on peut, au contraire, voir arriver. J’ai adoré cette image de gemmes rougeoyantes.

Lorsque j’ai écrit Fils des Brumes, j’ai utilisé la combustion des métaux – des métaux métaboliques – parce que c’est un processus naturel et que c’est ainsi une connexion aisée à faire. Et bien que cela semble bizarre d’une certaine manière, c’est un phénomène naturel selon d'autres points de vue ; le métabolisme qui transforme la nourriture que nous ingérons est, après tout, ce qui nous procure toute notre énergie. Cette idée d’un objet rougeoyant, illuminé et rempli de lumière est une connexion naturelle à établir pour l’esprit : c’est la source d’un pouvoir ; c’est la source d’une énergie naturelle. Et depuis que je travaille avec le concept de highstroms, je voulais un moyen de capturer l’énergie des tempêtes afin de l’utiliser. Les gemstrones sont donc le prolongement même de toute cette réflexion.

John Ottinger: Votre système de batailles impliquant des ponts et plateaux est à la fois complexe et innovant. En écrivant ces scènes, une recherche en amont fut-elle nécessaire ? Avez-vous rencontré quelconques difficultés leur de leur rédaction ?

Brandon Sanderson : Oui pour chacune des deux questions. Cela ne va sans doute pas être immédiatement évident, mais la grosse difficulté fut de concevoir des ponts qui se devaient d’être à la fois mobiles mais également assez forts pour soutnir la charge d’une cavalerie. Ceci m’a demandé beaucoup de recherches, d’entretiens avec mon éditeur au sujet de l’ingénierie de ce système et la physique du monde créé, afin de pouvoir réellement bâtir ces projets. Je suis certain que les fans vont essayer de les schématiser. Et l’aspect principal de la réflexion sera : comment les ponts vont-ils être placés ?

J’ai approché tout ceci avec la question « comment voudriez vous réellement combattre sur ces plaines ? » comme ligne directrice. Mais dans un même temps, je voulais également évoquer le concept d’un siège terrible, avec un seul homme muni d’une échelle et courant vers un mur. Et pourtant, ceci a trop souvent été fait. Les Plaines Brisées (Shattered Plains en VO) sont venues à moi en voulant faire quelque chose de nouveau. J’ai aimé cette idée de batailles prenant place dans une situation qui ne pourrait jamais exister sur notre planète, en explorer les exigences, ce que cela demandait de la part des êtres humains et comment tout ceci pourrait se développer d’une manière naturelle. Ainsi, j’ai accumulé de nombreuses lectures à propos de l’équipement nécessaire à un siège, à propos du poids de différentes essences de bois, j’ai beaucoup joué avec la longueur, l’envergure entre les abîmes,… Une chose que les gens devraient savoir s’ils voulaient parvenir à comprendre ce système dans sa totalité, c’est que Roshar a une gravité inférieure à celle de la Terre. C’est le prolongement naturel de ce que je requérais, à la fois concernant les ponts mais également la taille des créatures qui apparaissent dans le livre – bien entendu, elles ne pourraient être aussi larges, même avec la gravité réduite de Roshar, mais nous avons également des explications d’ordre magiques qui explique cette taille. C’est néanmoins un facteur à prendre en considération.

John Ottinger :  Les sprens, comparables à des lutins, semblent être une étrange addition à The Way of Kings. Être capable de comprendre, juste dans un premier temps, quand et comment un spren apparait et comme et quand les personnages parviennent à noter leur présence, reste la partie la plus confuse du roman. Pouvez-vous élucider le raisonnement derrière tout ceci, et comment quelqu’un pourrait être capable de prédire leur apparition ?

Brandon Sanderson : Les spren m’apparaissent de façon très naturelle. Je n’ai pas anticipé le fait qu’ils deviennent aussi controversés qu’ils le sont actuellement. Je pense que la principale raison de tout ceci est que les personnes qui évoluent dans mon monde les abordent comme un phénomène naturel. Ils sont juste là, et chacun dans ce monde va les traiter comme un phénomène familier. Leur demander ce qu’est un spren va s’apparenter à demander à un profane de notre monde pourquoi des fois le vent souffle et pourquoi d’autres fois, il ne le fera pas. Si vous vous promenez dehors, parfois, le vent soufflera et parfois non, et vous prenez tout ceci pour acquis. Vous ne vous demandez pas pourquoi ce jour ci est venteux et un autre non. Les personnages de mon monde vous dirons « oh, il y a quelques fearspren (spren de la peur), quelqu’un est effrayé », mais parfois, ils n’apparaissent pas, alors qu’à d’autres moments, si. Le rationnel autour de tout ceci va devenir de plus en plus clair alors que la série progressera, mais la raison n’est pas expliquée dans ce livre car les personnages ont grandi avec ce phénomène toute leur vie. Ils ne demandent donc pas nécessairement systématiquement le pourquoi du comment, pas plus que nous nous demandons pourquoi cette feuille est tombée de la branche alors qu’une autre est restée attachée. C’est juste un processus naturel présent dans notre monde. Il y a beaucoup de raisons qui justifient leur présence, mais je ne pense pas que je puisse m’étendre davantage sur le sujet sans spoiler la série.

John Ottinger : Vous avez déclaré autre part que votre histoire est axée sur un monde en régénération, un monde qui est tombé de la hauteur de son pouvoir. Pourquoi avez-vous choisi de situer votre histoire dans un tel cadre ? Qu’est-ce qui en fait un endroit attirant qui mérite qu’on écrive à son sujet ?

Brandon Sanderson : Plusieurs raisons. Il y a un véritable défi dans ce livre car je ne souhaitais pas emprunter le chemin de La Roue du Temps, dans laquelle il a existé un Age Légendaire aujourd’hui déchu, et que les personnages souhaitaient retrouver. Partiellement parce que Robert Jordan a très bien traité le sujet, et partiellement parce que beaucoup d’ouvrages Fantasy semblent mettre en jeu ce concept. Mais je voulais tout de même inclure l’idée d’un passé comme un Âge d’Or tel qu’il existe dans notre monde, à l’image du rayonnement de la Grèce et de l’Empire Romain, lequel nous regardons comme l’avènement de certains développements, avancées culturels… en nous disant « Wow, ces temps étaient vraiment cool ». Et pourtant, techniquement, si vous vous penchez sur le monde tel qu’il était à cette époque, il s’avérait moins avancé que celui d’aujourd’hui, bien que ça ait été un moment d’expansion scientifique et philosophique très intéressant dans certains secteurs. Ce que nous avons sur Roshar, c’est l'existence passée des Chevaliers Rayonnants (Knights Radiant en VO), lesquels symbolisaient, d’une certaine manière, le point culminant de l’honneur au sein de l’Humanité. Mais pour diverses raisons, ils sont tombés. Le mystère autour de la raison de leur chute, ainsi de ce qui s’est produit font partie de ce qui fait fonctionner le livre.

Pourquoi ce monde est-il suffisamment attrayant pour qu’on écrive à son sujet ? Et bien, j’aime écrire mes univers comme j’écris mes personnages, à savoir qu’au début de l’histoire, vous ne commencez pas au début, ni à la fin de la vie des personnages ; vous commencez au milieu. Parce que lorsque nous sommes amenés à rencontrer des gens, leur vie ne débute pas pour autant à cet instant précis. Des choses intéressantes se sont produites avant, et d’autres sont appelées à venir. Je veux donc que le monde marche de cette manière.

Je veux inclure à mon histoire profondeur et réalisme. C’est fascinant pour moi d’écrire à ce moment là précis car d’une part, il y a des choses à approfondir dans le passé, mais dans un même temps, il y a des choses que les personnages de ce passé n’ont jamais été capables de comprendre ni de faire.

Les précédentes éminences des raisonnements scientifiques n’ont pas été aussi loin qu’elles auraient pu aller. Il y a donc de nouveaux territoires à explorer, et des choses à reprendre. De beaucoup de manières, ceci entre en jeux dans la philosophie que j’ai de conter une histoire. Les plus grandes histoires que j’ai aimé sont celles qui cheminent sur la limite entre le familier et l’étrange. Quand un lecteur s’assoit et qu’il trouve dans sa lectures des choses qui résonnent avec d’autres histoires qu’il aura pu lire auparavant, il en résulte un sentiment de joie. Et dans un même temps, vous voulez qu’il y ait de la nouveauté dans une histoire, des expériences que vous vivez pour la première fois. Dans ce monde, c’est ce que je recherche. Il y a cette résonance trouvant sa source dans le passé, mais également un long chemin à faire, et beaucoup de choses intéressantes à découvrir.

John Ottinger : Vous évitez l’utilisation des races traditionnelles à la Fantasy épique (elfes, orcs, nains,…), donnant au contraire au lecteur diverses variations de l’Humanité. Pourquoi avez-vous évité l’utilisation des troupes standards, alors même que vous créé des déviances physiques dans vos races?

Brandon Sanderson : Plusieurs raisons. Votre question en comporte en réalité deux. Pourquoi ais-je évité les effectifs standards ? Parce que j’ai senti qu’ils étaient devenus une sorte de béquille dans certains cas, et dans d’autres, ils ont simplement été sur-utilisés par de très bons auteurs qui savaient ce qu’ils faisaient. Je ne veux certainement pas montrer du doigt des personnes comme Stephen Donaldson qui a écrit brillamment des livres en mettant au travail les races familières issues de l’univers de Tolkien, mais une chose à se souvenir est que lorsqu’il les utilisaient, ce n’était pas juste des races familières. Il y avait toujours de la fraicheur et de la nouveauté. La même chose pourrait être dite à propos de Terry Brooks. Et j’estime que ces auteurs qui sont apparus bien avant sur la scène ont effectué un formidable travail autour de ces races, et j’ai également l’impression que nous, en tant que communauté Fantasy, avons permis au monde créé par Tolkien d’être trop souvent utilisé comme une béquille – en particulier, la manière que Tolkien a de narrer la Fantasy épique. Et vraiment, si nous souhaitons tendre vers de pareils sommets et les amener encore plus haut, ne nous contentons pas uniquement de recopier Tolkien, mais faisons ce que Tolkien s’est employé à faire, à savoir nous regarder en tant qu’individus propres et construire de fait nos propres extrapolations.

Mais personnellement, pourquoi ais-je choisi d'inclure ces races en particulier ? Je recherche uniquement des éléments intéressants comme compléments des histoires que je raconte. Les races présentes dans The Way of Kings s’imbriquent directement au sein de l’histoire et du mystère tournant autour de ce qu’il s’est produit des années auparavant. Si vous portez attention sur ce que sont les races, ceci vous dévoile quelque chose à propos de ce qui est amené à se produire dans le futur, et sur ce qui s’est produit dans le passé. C’est un processus très conscient. Juste moi-même m’essayant à l’exploration. Je pense que la Fantasy épique comme genre n’a pas encore atteint son âge d’or. Si vous vous penchez du côté de la SF comme genre, vous remarquerez qu’il en est très rapidement venu à extrapoler énormément de choses intéressantes et innovantes. La Fantasy, particulièrement vers la fin des années 90, se contente de creuser son trou dans lequel les mêmes vieilles choses se produisent encore et encore. Nous avons vu les mêmes histoires être contées, les mêmes races employées, avec des variations seulement dans leurs appellations. Pour moi en tant que lecteur, c’était quelque peu frustrant car alors que je lisais ça, je sentais que la Fantasy se devait d’être un genre dans lequel tout était possible. Il devait être le genre littéraire le plus imaginaire. Et non le genre dans lequel vous attendez les mêmes histoires, les mêmes créatures. Tout ceci joue dans ce que j’aime en tant que lecteur, ainsi que dans mes propres convictions philosophiques pour aboutir à ce que je retiens pour fabriquer la meilleure histoire.

De grands remerciements à M. Sanderson pour avoir pris le temps de répondre à mes questions, avoir été génial dans ses dédicaces, et être un si grand auteur qui n’hésite pas à pousser ses journées à 14h uniquement pour satisfaire ses fans.

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Texte traduit par Rikka

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